Il m’est arrivé une curieuse aventure, pendant le dîner d’hier soir. Exceptionnellement, je n’ai pas préparé la pizza du dimanche soir car j’avais un peu de restes à terminer et j’avais envie de manger de la soupe. Une fois n’est pas coutume.

Sauf que quand j’ai voulu me servir de la première goulée de soupe, la cuiller que j’avais dans la main a refusé de plonger dans mon assiette. Au début, surpris, je me suis dit qu’une force extérieure était en train de m’empêcher de la mettre dans mon assiette mais très vite, je me suis rendu compte que ça ne venait pas de moi car j’ai posé ma cuiller sur la table et j’ai fait le mouvement sans elle et là, j’ai pu descendre les doigts jusque dans mon assiette. Alors, j’ai repris l’ustensile et là, rebelote, je n’ai pas la plonger dans la soupe bien chaude et bien tentante. Bêtement, je me suis mis à lui parler et je lui ai demandé : « Tu ne veux pas de soupe ? Tu n’aimes pas ça ? » Et vous savez quoi ? Elle m’a répondu : « Non, j’en ai marre de bouffer de la soupe depuis que j’existe. Moi, je ne rêve que d’une chose : manger de la côte de bœuf bien saignante avec des frites ! » Bon, du coup, j’ai bu ma soupe à même l’assiette car elle commençait à refroidir et moi, la soupe, je ne l’aime que brûlante.

Ensuite, j’ai voulu m’attaquer aux restes du gratin de chou-fleur de jeudi soir dernier. Et là, pareil qu’avec la cuiller pour la soupe, cette fois, mon geste pour prendre une première bouchée du gratin avec la fourchette, celle-ci freinait de toutes ses dents et m’empêchait de me servir. Cette fois, je ne me suis pas laissé prendre au piège de me poser plein et trop de questions, je lui ai directement demandé si elle avait un problème et si, comme sa copine la cuiller, elle n’aimait plus manger des choses dans lesquelles elle pouvait piquer à loisir. Et là, sa réponse ne m’a surpris qu’à moitié : « Non, j’en ai marre de m’enfoncer dans des tas d’aliments plus ou moins durs et moi, je rêve de manger du bouillon de légumes. Sans rien dedans. Pas un morceau ni même un croûton. Rien que du liquide. » « Ma pauvre fille », ai-je rétorqué, si tu ne mangeais que de la soupe, tu me ferais le coup de la cuiller et tu rêverais d’aliments solides, alors, je ne peux rien pour toi. »

Mon repas étant à moitié gâché par les revendications quasi syndicales des deux premiers couverts, je me suis dit qu’un petit morceau de fromage, un peu de cantal, par exemple, juste histoire de finir mon pain, ne serait pas de trop et ma foi, j’ai regardé mon couteau avec un peu de bienveillance mêlée de suspicion. « Tu ne vas pas me prendre la tête, toi aussi, hein ? » et je l’ai pris dans ma main droite pour me couper un petit cube de fromage. Encore une fois, je n’ai pas pu. Encore une fois, j’ai demandé ce qui n’allait pas. Encore une fois, je me suis entendu répondre : « Je suis comme ma copine la fourchette, j’ai envie de bouillon de légumes sans viande, sans pain et sans morceaux à couper. J’en ai marre de tout émietter et de tout hacher. Je suis un non-violent, je ne veux plus rien couper. C’est trop difficile de se dire que je fais du mal à tout ce que je coupe. »

Finalement, j’ai décidé de tout débarrasser et je me suis installé sur le canapé en prenant mon mug avec ma double infusion du soir. Et en espérant que le mug en question n’allait pas me faire le coup de vouloir changer de fonction et ne rêvait pas de devenir une passoire.