Encore une fois, ce matin, encore une fois, ce fut un sentiment de désastre quand je suis parti au garage par mon chemin habituel, celui que prennent nombre de jeunes noctambules sur-alcoolisés, livrés à eux-mêmes, en totale et incompréhensible liberté.

Rien qu’entre chez moi et le cours Pasteur, au bout de la rue des Ayres, j’ai dénombré onze cadavres. Onze bouteilles vidées de toute leur substance. Onze bouteilles essorées. Onze bouteilles abandonnées à leur triste sort mais, étonnement, onze bouteilles comme indemnes. Pas du tout brisées contre certains pavés. Pas du tout jetées à terre pour en faire des miettes, des tessons, c’est tellement plus drôle… onze bouteilles qui ont dû être délicatement posées par terre comme onze cadavres qu’on retrouve suite à une catastrophe. Qu’on aurait extrait d’un autocar brûlé aux 40èmes degrés. D’un avion écrasé au milieu du nulle part d’un désert africain. Des décombres de maisons effondrées suite à un séisme de magnitude 51.

Que des grandes bouteilles. De soixante-quinze centilitres ou d’un litre. Non. Pas que des grandes bouteilles car, au-delà des onze déjà recensées, quelques plus petites, des vingt-cinq ou des trente-trois centilitres de bière vidées de tout leur sens étaient aussi disséminées, à droite ou à gauche, par-ci, par-là. Ces petites bouteilles de bière comme des cadavres d’enfants. Mis en bière et sortis de leur contexte. Ingurgités. Et qu’on aurait également retrouvés un peu partout. N’importe où. Des cadavres d’enfants comme ceux à jamais perdus qui sont en train de se noyer dans leur adulescence en permanence grisée. Leur monde en noir et blanc.

Bordeaux, chapelle ardente au vu de tous ces cadavres tombés au champ du déshonneur de ceux qui se mettent minable à chaque soirée, qui ne vivent que pour ça mais la vie, ça n’est pas ça. Ça n’est pas que ça. La vie, c’est haut en couleurs et même si on ne les aime pas toutes, il y a des nuances. Il y a des émotions qui méritent qu’on les vive à jeun. La tête claire. Les neurones sobres. Et le corps un peu plus respecté. Je les plains tout autant que je les redoute ces animaux nuisibles qui semblent ne pouvoir s’épanouir que dans les ténèbres de soirées où la bibine est reine. Ces humains dégénérescents qui se muent en animaux sauvages dangereux pour leur propre espèce.

Bordeaux… ville flamboyante qui est en train de se salir de toutes ces pollutions sonores, visuelles et individuelles contre le collectif. Bordeaux qui est en train de devenir un endroit nauséabond. Bordeaux, il faut se ressaisir et faire comme après une catastrophe : prendre des mesures pour que plus jamais ça.