4h10. Le réveil sonne, j’ouvre un œil, je me réveille et je me lève, tu ne te réveilles pas car je fais très attention à ne pas te bousculer et à ne pas faire de bruit et c’est une nouvelle journée qui  commence. La routine, quoi.

4h12. Je remonte le drap sur tes épaules nues car j’ai peur que tu attrapes froid, on ne sait jamais, il a beau ne pas faire froid, nous dormons la fenêtre entrouverte et au petit matin, c’est souvent là que ça peut faire le plus mal.

4h13. Ma main caresse ta nuque et la naissance de tes cheveux. Mais je ne peux pas dire que je le fais par plaisir, non, c’est juste parce que je l’ai toujours fait, tous les matins des nuits que nous avons passées ensemble. La routine, quoi.

4h14. De toute façon, toi, tu me tournes le dos. On va dire que c’est pour ne pas que ça te réveille, quand je me lève. On s’habitue à tout.

4h20. Je m’habille à toute vitesse en sortant subrepticement de la chambre. Mes vêtements sont toujours préparés la veille au soir pour que je n’aie pas besoin d’allumer le matin. Et je fais attention à fermer la porte de la chambre le plus discrètement possible. La routine, quoi

4h25. Je suis seul dans la cuisine, je bois mon café, je prends mon médicament du matin et je me dis que j’ai intérêt à me dépêcher. Mais je me demande si je n’ai pas oublié quelque chose. Je n’arrive pas à savoir quoi. Ça m’arrive souvent, ça aussi.

4h30. Toujours sans bruit, un peu comme un voleur, je sors de la maison, tout est gris dehors même les chats, car il fait encore nuit. Il n’y a pas grand monde. Là encore, je me sens seul. Comme souvent. Comme toujours. La routine, quoi.

4h32. J’ai froid. Je mets les mains dans les poches de mon manteau après avoir bien resserré mon écharpe autour de mon col de chemise, par-dessus la cravate que j’ai nouée.

4h35. Je me perds dans mes sempiternelles pensées. Toute la journée, je vais jouer mon rôle de mec bien dans sa peau. La routine, quoi. Je ferai des blagues, je dirai des bêtises qui feront rire mes collègues. La routine, quoi. Mais en même temps, ça sera toujours mieux que de rester à la maison et de faire encore plus semblant. Semblant d’être heureux. La routine, quoi.

4h55. J’arrive au bureau. Je suis le premier. Comme toujours. Et je ne sais toujours pas ce que j’ai l’impression d’avoir oublié ce matin. Ça m’agace. Mais j’essaie de ne pas le montrer.

Et la journée va se passer sans que je trouve la réponse à cette question que je me pose. Presque tous les matins depuis tant d’années. La routine, quoi.

16h35. Je rentre à la maison, comme tous les jours à presque la même heure. À cinq minutes près. Ma vie est réglée comme du papier à musique.

16h40. Toi, tu ne seras pas là. Sans doute à faire une course. Ou à la salle de gym. Ou à prendre un thé avec quelqu’un. Je suis toujours le premier de nous deux à rentrer. La routine, quoi.

21h50. Tu n’es toujours pas là. Je suppose que ça fait une deuxième chose que j’ai oubliée. Tu devais sortir ce soir et je ne m’en souviens plus. Ça me travaille. Ça m’obsède de ne pas me souvenir…

22h20. Tout seul, je vais me coucher dans notre grand lit. Personne n’est là pour me border ni pour remonter le drap sur mes épaules. Notre grand lit me semble si froid. C’est de plus en plus fréquent que ça m’arrive, ça, le soir. La routine, quoi.

22h25. J’ai un coup de blues. J’ai envie de pleurer. Mais je me dépêche de sécher mes larmes car je ne veux pas qu’on me voit comme ça. Que tu me voies comme ça.

0h15. Sans doute que je n’ai pas entendu ton retour de soirée. Je me réveille. Tu es là. À l’autre bout du lit. Sur la ligne d’horizon de notre lit. Il fait pleine nuit et je continue de jouer à faire semblant. Semblant de vivre. Semblant de dormir. La routine, quoi.

2h10. Je me réveille d’un profond sommeil avec une grosse envie de faire pipi. Et là, dans le noir, je vais m’asseoir sur la cuvette des toilettes pour ne pas avoir à allumer la lumière et je me laisse aller. Et soudain, soudain…

2h11. Il me revient ce que j’avais oublié depuis ce matin et qui m’arrive tous les jours depuis 48 ans. Chaque matin, je me lève et je te bouscule et patati et patata et personne ne s’est jamais rendu compte que je n’avais pas pris ma douche, ce matin-là ?