Quand j’ai été embauché par l’entreprise dans laquelle je suis toujours employé (ça fera onze ans en mars prochain), j’avais pour mission de faire tout l’administratif quotidien et hebdomadaire le samedi matin, oui, parce que je travaille du mardi au samedi et le samedi, c’est fin de semaine et tout doit être terminé avant le dimanche et avant la semaine suivante. À chaque nouvelle semaine, on repart de zéro. Et le samedi, j’ai pris l’habitude d’être tout seul dans les bureaux sauf quand la boîte a fait pas mal de croissance et qu’on a embauché du monde. Et avec les nouvelles charges de travail, il a fallu qu’on s’organise différemment et nous nous sommes retrouvés à deux, à trois puis à quatre pour accomplir ces tâches de fin de semaine.

Puis, nous nous sommes de nouveau retrouvés à trois mais il faut reconnaître que nous n’étions pas tous occupés à plein temps, surtout Chibrette, ma collègue qui venait plus pour faire du papotage et regarder les boutiques de fringues et de chaussures en ligne sur son ordinateur que pour travailler réellement. Et comme on devait s’y attendre, on lui a demandé, un jour, si ça avait vraiment de l’intérêt qu’elle soit là le samedi matin. Et on l’a décalée au lundi. Et nous nous sommes retrouvés à deux. Ça aura duré quelques mois, avec mon binôme, comme un vieux couple de trois ou quatre ans. Et là, fin juin, j’ai appris qu’on lui proposait une espèce de promotion en passant de nuit. Il n’était pas contre et ça a fini par se faire.

Et ce matin, je me suis retrouvé tout seul comme au temps de mes débuts dans l’entreprise. Pas du tout comme un bain de jouvence, loin de là mais comme quelqu’un qui doit s’organiser pour tout faire dans le temps qui lui est imparti. Et là, tout en me concentrant sur ce que j’avais à faire, j’ai imaginé que j’étais un pervers, un malade mental, un psychopathe. Et que mes collègues, aussi bien elle que lui, au lieu de les faire partir vers d’autres horizons sociaux, j’aurais très bien pu les faire disparaître d’un coup de couteau bien placé pour récupérer ce qui me revenait de droit : le poste pour lequel j’ai été embauché. Mais le problème, ça aurait été de se débarrasser des corps. À moins que… dans les containers de déchets de poisson, bien en dessous, ni vus, ni connus.