Je ne sais pas quel curieux hasard, nous en sommes venus à nous croiser de nouveau, le monsieur à la casquette « pas loulou de la Cub » et avec les lunettes de soleil au-dessus d’une paire de favoris grisonnants, mais une chose est certaine, nous nous sommes croisés de nouveau. Et pas qu’un peu. Je l’ai reconnu immédiatement même si la femme qui l’accompagnait hier n’était pas avec lui, aujourd’hui. C’était dans le tram du retour. Il est descendu à Thiers-Benauge et j’en ai fait autant. Histoire d’avoir le cœur net.

Il s’est contenté d’arpenter les stands du marché du Goût et encore, un seul côté de l’avenue Thiers et il a acheté quelques pommes et du pain d’épices. Moi, je l’ai suivi, discrètement, le plus discrètement possible, parce que je n’étais pas pressé, parce que j’étais curieux d’en savoir encore un peu plus, parce que je ne sais pas pourquoi mais je l’ai fait quand même. Et malgré le soin que j’ai pu mettre à ne pas me faire remarquer, je crois bien qu’il s’en est rendu compte bien avant qu’il ne s’installe à la table d’un bar dont le nom, prédestiné, était « le Gentleman »

Du coup, face à cet arrêt brusque de sa marche , j’ai dû moi-même arrêté ma filature et j’ai voulu faire comme si de rien n’était en continuant mon chemin tout en me disant que j’allais laisser tomber mais non, en fait, je savais bien, au fond de moi, que j’allais m’arrêter après le stand suivant, un stand de saucissons corses et que j’allais attendre qu’il reparte du Gentleman. Je me connais, hein, je sais de quoi je ne suis pas capable mais aussi de quoi je suis capable. Mais je me berçais d’illusions. Et pas qu’un peu.

Parce que le monsieur en question, il s’est assis aussi vite que c’est possible de le faire, il a regardé dans ma direction et alors que je m’apprêtais à baisser les yeux pour ne pas qu’il voit que je le regarde, il m’a montré, oui, il m’a montré la chaise libre à côté de lui. À moi. Une invitation à m’asseoir que je n’ai pas pu refuser, sinon, j’aurais eu l’air de quoi, je vous le demande. Alors, je me suis assis sans penser une seconde que je ne saurais jamais quoi lui dire s’il me posait des questions. Ce qui n’a pas tardé. Les premières questions.

« Vous me suivez ? » « Euh, non, pourquoi vous me dites ça ? » « Parce que je le sais et parce que sinon, vous ne vous seriez pas assis. Vous vous êtes assis car vous avez perdu toute contenance et vous n’avez pas su faire autrement. En plus, vous rougissez et vous bafouillez. Je suis même sûr que vous transpirez. » « Oui, mais il fait un peu chaud cet après-midi, non ? » « Pourquoi vous me suivez ? » « Je ne vous suivais pas. Enfin pas vraiment. J’avais juste des billets de loterie à vendre mais je crois que je les ai perdus car je ne les trouve plus. »

« C’est franchement n’importe quoi. Je veux bien savoir pourquoi vous me suivez. Parce que sinon, j’appelle la police. » Moi, j’ai esquissé un mouvement pour me lever et quitter la table et le café et l’avenue Thiers mais il m’a retenu par le bras. Il avait de la poigne. Et il m’a fait mal. Je ne sais pas si c’était volontaire ou pas. Mais il m’a fait mal et je suis resté assis. « En fait, je vous ai vus hier, avec une dame et vous m’avez intrigué et j’ai supposé des choses, j’en ai imaginé d’autres et de vous revoir aujourd’hui, ça m’a donné envie d’en savoir plus sur vous. C’est tout, je n’ai aucune mauvaise intention envers vous, vous savez… »

Et là, il s’est mis à rire et il ne pouvait plus s’arrêter. Et moi, ça m’a encore plus interloqué. Quand il a pu reprendre ses esprits, il s’est excusé. « Vous n’allez pas me croire mais j’étais moi-même chargé votre filature et hier, j’ai fait semblant de partir du Français pour que vous cessiez de regarder vers mon assistante et moi. Et aujourd’hui, tel est pris qui croyait prendre, vous me suivez alors que je vous suivais moi-même. C’est drôle, non ? » J’ai ri moi aussi mais comme j’étais toujours un peu mal à l’aise, je l’ai salué, je me suis levé et je suis parti. J’ai simplement oublié de lui demander pourquoi il me suivait et quand je suis revenu sur mes pas, il avait disparu. Je me suis retourné, mais je ne l’ai pas vu.