Nous étions trois, jusqu’au 21 août et là, j’ai réussi à éliminer les deux autres. Parce que déjà, quand nous étions deux, ça en faisait un de trop mais quand nous avons vu arriver le troisième, il y a peut-être deux mois de cela, j’avoue que je n’en pensais pas moins même si j’ai fait bonne figure en le saluant d’un large sourire comme si nous pouvions être de connivence. Parce que moi, je n’aime pas la concurrence : ni celle de la qualité, ni celle de la quantité, ni celle de l’affectif, ni celle de la référence et encore moins celle du nom.

Oui, parce que depuis probablement deux ans et demi, nous avons embauché un autre Stéphane que moi et sur le coup, quand j’ai entendu parler de lui, quand j’ai entendu qu’il se prénommait comme moi, j’ai tout de suite demandé comment il était pour ceux qui l’avaient déjà vu. On m’a répondu qu’il avait une drôle de gueule mais qu’on ne pouvait pas se fier seulement aux apparences même si… Mais une drôle de gueule comment ? Une gueule de premier de la classe. Et là, moi, j’ai fait la gueule parce que s’il y a eu un premier de la classe, c’était moi et personne d’autre. Aucun autre Stéphane. L’autre, celui qui était en primaire avec moi, n’a toujours été que deuxième parce que j’étais le meilleur. Et de loin.

Et à part ça ? Une gueule comment ? En fait, c’est un ami du directeur, il le considère comme son petit frère. Ouais, je vois le genre. Encore un qui a couché pour arriver là où il est. Non, ils sont juste amis. Oui, mais il aurait pu coucher. Et peut-être même qu’ils ont couché mais que personne ne le saura jamais, sauf eux. De toute façon, moi, je n’ai jamais couché pour réussir. Qu’est-ce que j’ai réussi ? Justement… j’ai réussi à ne jamais coucher dans le boulot. Pas le temps. Faire ça debout, vite fait, passe encore mais non, ça craint trop.

Et contre toute attente, je m’y suis habitué à cet autre Stéphane, moins bien que moi dans le boulot même s’il avait un poste de cadre presque supérieur. Il n’a pas été souvent à la hauteur même s’il était plus grand que moi. Il était plus jeune, certes. Il était très bien foutu. De dos. Mais ça s’arrêtait là. Et quand j’ai vu le troisième arriver, je n’en ai cru ni mes yeux, ni mes oreilles. Un troisième Stéphane dans l’entreprise, ça commençait à faire vraiment trop. Mais celui-ci, spontanément, je l’ai trouvé plus sympathique. D’abord, parce qu’il ne se prenait pas pour le petit frère spirituel du directeur (qui a été viré entre temps) et ensuite parce qu’il avait une bonne bouille. Une tête de personnage de dessins animés.

Et enfin parce qu’il avait une façon de s’asseoir toujours originale : une jambe repliée sous ses fesses. Systématiquement. Mais ça ne fait pas assez pour que je supporte une quelconque tentative de concurrence. Celui à la gueule de petit frère est parti car c’était devenu trop dur pour lui depuis le départ de son mentor, il y a six mois. Et celui à la bonne bouille est parti au bout de moins de deux mois. Parce que ça ne lui convenait pas, cette entreprise. Et moi, je me sens plus léger, depuis leur départ à tous les deux. Tant qu’on ne retrouve pas leurs corps. Plus léger mais surtout, je suis revenu à ma place, redevenu le seul. L’unique.