Coco, Claude, a voulu prendre une part de chaque gâteau et comme il y en avait quatre, ça faisait donc quatre parts. Des petites parts, certes, mais quatre parts quand même. Et même si ça lui faisait plus que plaisir, ça n’était pas raisonnable mais comme nous étions entre amis, comme il faisait beau et que nous finissions notre déjeuner sous la toile de la terrasse, comme nous nous sentions bien, nous ne lui avons rien dit. Il allait être bien temps de faire attention quand il serait rentré chez lui, à Agen. Et puis, mourir de plaisir ou mourir dans un lit d’hôpital, son choix était fait. C’est peut-être aussi pour ça qu’au moment de débarrasser la table, quand Pauline a demandé si quelqu’un voulait encore un bout d’un de ces quatre gâteaux, Coco s’est rapidement servi d’un cinquième morceau, un de ceux que j’avais fait : genre de gâteau moelleux avec du chocolat praliné et des fruits rouges. Et hop, presque pas vu mais un peu connu, Coco a englouti son cinquième dessert en quelques bouchées qui n’étaient que du bonheur. Et comme nous étions dimanche, il lui a été interdit de se remettre à travailler pour les quelques fissures à  boucher dans le séjour. Non, tout le monde allait pouvoir se reposer. Et c’est ce qui s’est passé. Un peu au-delà de la raison pour certains (dont moi) mais à quoi bon être raisonnable pour ce qui concerne les siestes ? Les siestes, c’est comme les bouts de gâteaux, il n’y a qu’à se laisser aller et on verra après.

Coco, Claude, c’est l’annuaire sur pattes de la ville d’Agen. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Et ce n’est pas maintenant que les choses vont beaucoup changer. Peut-être dans quelques années, oui, avec les nouvelles générations qui ne l’auront pas connu mais d’ici-là, Coco restera une figure sur laquelle tout le monde ne pouvait pas forcément mettre un nom dessus mais que tout le monde avait déjà vue, aperçue, rencontrée. Coco, c’est le roi du bricolage, aussi et ça n’est pas rien d’avoir un mari bricoleur, n’est-ce pas, Pauline ? Et Coco n’a pas l’habitude de laisser traîner les choses mais cette fois, oui. Et ça ne lui ressemble pas. Mais ainsi va la vie, cruelle, tricheuse sur les bords. Certaines fissures seront peut-être rebouchées puis repeintes par d’autres mains mais pour nous, pour moi, elles resteront toujours là comme des cicatrices dont on aura toujours la trace et pas que dans la mémoire. Et pas que dans le cœur. C’est pour ça que c’est peut-être aussi bien que cette maison soit vendue au profit d’une autre, un peu plus loin, un peu plus au calme, un peu plus dans la verdure comme un coin de paradis où nous aurons peut-être la chance de l’apercevoir les jours de beau temps à travers les nuages épars dans un ciel que nous espérons toujours bleu, désormais, pour lui. Et nous aurons toujours une pensée, si nous continuons de nous voir avec Pauline, mi-août, à Biscarrosse.  

Il est des week-ends qui commencent bien, en totale harmonie, entre gens de bonne compagnie et qui se terminent dans le drame. Dans la douleur et la tristesse. Et lundi matin, j’étais déjà levé quand Coco, Claude, a traversé le séjour pour un pipi de bon aloi, avec son sourire habituel, plein de gentillesse. Après quelques échanges banals du genre « ça va, bien dormi ? » « oui et toi », il est reparti dans sa chambre et je l’ai entendu prendre sa douche un peu plus tard et je l’ai revu traverser le séjour pour un autre pipi certainement de moins bon aloi. Et je l’ai vu pensif. Et ensuite, ce ne fut plus qu’un tourbillon de choses qui allaient de mal en pis : les sueurs froides, les vertiges, les maux de ventre terribles et l’appel au 15, l’arrivée des pompiers accompagnés d’une infirmière et le départ pour Arcachon avant d’apprendre son transfert par hélicoptère sur Bordeaux. Et un peu plus de vingt-quatre heures après, il est définitivement parti en nous laissant désemparés, en proie à une infinie tristesse. Je me console un peu en me disant qu’il a passé un bon début de week-end avec des bons repas, des bons vins et une bonne ambiance. Je me rassure en me disant qu’il n’a pas souffert très longtemps et qu’il valait mieux qu’il parte vite. Mais il aurait pu nous dire au-revoir. On ne lui en veut pas mais on en aurait profité pour lui dire qu’il restait encore un peu des quatre gâteaux et que j’avais préparé une tarte aux noisettes et aux mirabelles. Je suis sûr qu’il aurait aimé. Ciao, Claude.