Ça fait deux fois que je croise Christine dans le tram, en allant à ou en revenant de Mériadeck. Elle va penser que je le fais exprès, car deux fois, c’est déjà un début d’habitude. Christine, c’est une ancienne amie perdue de vue depuis près de dix ans. Elle avait collaboré à l’avant-dernier numéro de la Langue de Bœuf, avec son mari, Peter, allemand, encore et je ne sais pas pourquoi mais la vie a fait son travail de sape et nous ne nous sommes plus vus, plus fréquentés sans raison valable. Mercredi, je me demande si je n’ai pas été encore plus surpris que la fois précédente, de me retrouver face à elle toujours superbe et tout sourire. Une femme dans toute sa splendeur. Une femme parfaite. Un modèle.

J’ai été surpris parce que pris en flagrant délit de tenue négligée avec mon bermuda de quand j’avais à peine quarante ans, au siècle dernier et mon tee-shirt déjà porté (mais pour aller faire des courses quand il fait chaud, bof, la tenue correcte, non ?) et parce que je devais donner l’impression de m’être échappé d’un asile pour gens toujours pressés à qui on tenterai d’apprendre à aller moins vite, à prendre un peu le temps, à cueillir l’instant présent. Et j’avais mon caddie plein de courses et en plus, un grand sac plastique à l’autre main. Limite, celui qui déménage sans en avoir les moyens. Pour un peu, j’aurais pu tendre ma troisième main et dire : s’il vous plééééééé… d’un ton savamment geignard.

Bon, j’étais content de la revoir mais aussi un peu mal à l’aise car je ne l’avais pas rappelée depuis la première fois alors que j’avais dit oui à la promesse de le faire et parce que vraiment, je n’étais pas en état physique ni mental de faire du pince-fesses. Mais j’ai fait comme si en présentant moult excuses en tout genre. Genre que, je crois bien, doit rester au singulier parce que c’est comme ça. En tout cas, Christine, cette Christine-là, la seule Christine de mon entourage, un peu ma Christine, quoi, malgré cette espèce de malaise latent qui m’a habité le temps des trois stations que nous avons faites ensemble, Christine, c’était un peu comme un soleil après un jour de grosse pluie. Une éclaircie dans la vie.