Aujourd’hui, tout à l’heure, quand les marchands de journaux vont ouvrir leurs rideaux de fer et que nous pourrons pénétrer dans leur magasin, nous pourrons acheter le nouveau numéro de Charlie Hebdo. Le numéro d’après. Pas le numéro de juste après, non, le numéro d’après. Dont nous avons déjà pu voir la une à la télévision, dans certaines émissions ou sur Internet. Une une sur fond rouge. Avec plein de gens méchants qui vont chercher à s’en prendre au journal irresponsable. Un nouveau numéro que, personnellement, j’attends depuis que j’ai pu avoir le précédent, celui fait dans l’urgence de la douleur. Celui du 14 janvier, que j’ai eu le 16. Reste à savoir si celui de demain, je vais l’avoir en temps et en heure. En tant qu’abonné. Et reste à savoir si je vais pouvoir l’apprécier rapidement ou non. L’apprécier tout court. Je pense que oui même si je n’aime pas tout, je suis client, je suis amateur, je suis un ancien de la première période.

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Le problème, c’est qu’on risque d’avoir encore un peu de cohue pour ceux qui vont vouloir l’acheter, ce nouveau numéro, celui d’une ère nouvelle. Mais sans doute y aura-t-il moins de monde cette fois-ci, parce que forcément, ils seront nombreux ceux qui auront acheté le précédent, le numéro de la semaine d’après et qui auront découvert cet esprit irrévérencieux qui ne respecte rien, qui semble ne rien respecter. Et auront-ils envie d’en voir, d’en savoir plus ? Rien n’est garanti de ce côté-là. Mais ça n’est pas grave. On ne peut pas tous aimer Charlie Hebdo et son humour qui ne fait pas rire tout le monde. Qui ne fait rire personne, parfois mais qui met le doigt là où ça fait mal. Alors, comme personne n’est obligé en rien, que ceux qui n’aiment pas ça, n’en dégoûtent pas les autres et ne l’achètent pas. Chacun est libre de ses choix et de ses goûts. Il y a de la place pour tout le monde et chacun peut penser ce qu’il veut. Et dire ce qu’il veut. Tant qu’il ne diffame pas.

Personnellement, je comptais les jours depuis le dernier numéro, depuis le numéro 1178 qui m’a laissé sur ma faim tant l’attente promettait d’être longue. Et tout à l’heure, je sais que je vais revoir certains amis que j’avais perdus de vue. Parmi eux, certains sont irrémédiablement partis, ont disparu sans laisser d’adresse mais d’autres sont toujours là et des nouveaux seront peut-être entrés dans la bande et nous seront présentés. À nous de leur faire confiance. À moi de les aimer bien. Sans oublier que, malgré le fait que je ne les connaissais pas (et il n’y avait aucune chance que je les connaisse un jour), il y a aussi les autres. Ceux qui sont partis tout aussi violemment et qu’il ne faut pas oublier. La sortie de ce nouveau numéro de Charlie Hebdo devrait nous les rappeler à notre mémoire. La vie continue, on le sait, la vie continue sans eux. C’est bien là le drame. Mais il faut partager notre temps, notre amitié entre ceux qui nous reviennent et ceux qui ne seront plus jamais là. Policiers et clients d’une épicerie compris.