Ce matin, aucun lapin n'a tué de chasseur. Mais moi, j'ai tué mon sommeil en me levant à 4h20 comme tous les matins. Et je me suis préparé et je suis descendu dans la rue pour attendre mon tram quelques minutes. Celui de 4h50. En temps normal. Sauf que là, ce matin, il bruinassait, un temps pas vraiment normal, tout à fait supportable ni totalement insupportable. Mais j'aurais alors préféré rester sous la couette et prendre un peu plus de temps pour petit-déjeuner mais je n'avais pas assez fait, j'ai pris un en-cas avec moi pour le manger en arrivant au bureau, tout à l'heure.

Le tram arrive et je le pénètre. Oui, je sais, j'aurais dû dire que je montais dedans mais c'est "je le pénètre" que j'avais envie d'écrire. Je vous rappelle que normalement, chez les mecs, au petit matin, il y a l'érection matinale contre laquelle on ne peut rien. Sauf éventuellement de pénétrer un tramway...

Et je m'installe dedans. Il y a de la place. Faut dire qu'à cette heure-ci, il n'y a pas beaucoup de malades pour le prendre.

Dans l'autre carré de quatre places à côté de moi, il y a un mec qui dort, les pieds sur le siège devant-lui, la tête enfouie dans sa capuche dont le bord est en fourrure de je ne sais quel animal de synthèse. Et moi, je sors mon bouquin et je commence à le lire. L'autre ne ronfle pas mais presque, sa respiration est forte. Il en écrase une bonne.

Et le trajet se passe comme une lettre à la poste jusqu'à la Buttinière, là où il y a la fourche qui fait que chaque tram hésite pour aller à Cenon ou à Lormont. Am tram gram, pic et pic et colétram...

Là, un autre mec, que je n'avais pas vu en montant, vient secouer celui qui dort comme un bienheureux. Eh putain, on est à la Buttinière, réveille-toi sinon, on va se retrouver à Lormont !

L'autre grommèle dans sa capuche et celui qui cherche à le réveiller lui demande "parce que tu veux aller à Lormont ? Vraiment, t'es zarbi, toi, à Lormont ? Un vendredi  matin ? Z'avez vu, m'sieu, il veut aller à Lormont !" Ben et moi, j'y vais bien, y a  pas de honte à ça, si ?

Et alors que je tourne la tête, je le vois avec un mug à la main et il le porte à sa bouche pour boire ce qu'il y a dedans. Il semble que cela soit du chocolat chaud forcément tiédi car aucune fumée n'en sort. Mais moi, je sens comme une odeur de chocolat. Il y aurait donc un service de restauration dans les trams de nuit ? Je me retourne pour voir si je vois un vendeur ambulant car un petit café avec un croissant, ça ne serait pas de refus.

Manifestement non. Dommage. Et curieux parce que s'il y a des places couchettes avec des passagers qui font leur nuit et d'autres qui se baladent avec leur bol de chocolat pas tout à fait chaud... pourquoi pas moi ?

Quoiqu'il en soit, je suis descendu à Lauriers, comme tous les jours, et j'ai laissé mes deux grands voyageurs aller se perdre dans le Lormont du tout petit matin, dans le Lormont crépusculaire, dans le Lormont de tous les possibles. Sauf pour moi.