Esteban, c’est le fils aîné de mes voisins. Il doit avoir cinq ou six ans mais fait preuve d’une étonnante maturité et il est capable de tenir une conversation étonnante avec des adultes. Ses raisonnement sont pleins de bon sens et il peut même nous remettre dans une espèce de logique que nous pourrions avoir oubliée, avec nos yeux d’adultes toujours pressés, toujours préoccupés, toujours ailleurs. Et je ne parle pas que de moi, en écrivant cela.

Esteban, il parle aux grands comme s’il les connaissait. Heureusement, il n’est jamais seul à prendre l’ascenseur car il est tellement sociable qu’il ne faudrait pas qu’il lui prenne l’envie de suivre n’importe qui. Esteban, je l’ai toujours connu avec des lunettes mais là, ça fait deux ou trois fois que je le vois sans. Je ne sais pas si ses problèmes de vue sont corrigés ou s’il ne les porte pas tout le temps mais ça lui donne un air un peu plus de son âge, sans elles.

L’autre fois, avec le patron qui venait à la maison, nous étions dans l’ascenseur et il nous regardait. Soudain, il nous a dit : « Vous, vous devez être frères car je trouve que vous vous ressemblez un peu. Les lunettes et les cheveux gris. Oui, vous devez être frères. Mais moi, j’ai un frère et on ne se ressemble pas, il est bien trop petit pour me ressembler. Mais vous, oui, vous êtes deux frères. » Je dois reconnaître que nous n’avons pas trop su quoi répondre.

Une autre fois, il a dit, tout de go : « Moi, quand je serai grand, je veux être gardien dans cet immeuble. C’est un travail trop cool. » Je lui laisse l’entière responsabilité de ses propos et je ne voudrais en rien acquiescer outre mesure. Mais on dit que la vérité sort de la bouche des enfants. Alors peut-être qu’à ses yeux, ça n’est pas vraiment un travail, gardien d’immeuble. C’est bien qu’il ait sa propre opinion sur les choses et sur les gens. Il a le temps de changer.

Hier, Esteban, son père et son petit frère rentrait et je leur tenais la porte de l’ascenseur quand le papa lui a dit : « Avance, je prends le courrier. » Et Esteban de répondre : « J’en ai pas, moi ? De toute façon, j’en ai jamais, du courrier. » Son père lui a dit que ça n’était pas toujours drôle, de recevoir du courrier quand ce sont des factures par exemple. « Oui mais moi, personne ne m’envoie jamais de lettre. » Cet après-midi, je lui ai écrit une carte avec un faux timbre et je l’ai glissée dans la boîte aux lettres de ses parents.