On n’a qu’à mettre ça sur le dos de l’ambiance tendue générale. Que ce soit dans le pays ou à mon travail. Les nouvelles ne sont pas les meilleures du monde mais on va faire avec car, comme je le disais hier, le spectacle continue et les artistes vont continuer de nous faire leurs numéros pour nous en mettre plein la vue afin de nous faire avaler la pilule. Ou les suppositoires. Et les suppôts de Satan. Et tout le tintouin. Ça tire encore un peu dans tous les sens. On démantèle des bandes de groupuscons et on s’attaque à la France dans d’autres pays. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Et pendant ce temps-là, on a ses petits plaisirs, ses petites joies et ses petites peines.

Même Martin. Je ne l’avais pas vu depuis un an. On n’a qu’à dire ça si je ne veux pas chercher la date précise. Tout ce qu’on sait, c’est que c’était en mars 2014 qu’il est parti. Et quand on aime (bien) les gens, même si ça ne fait pas encore un an qu’ils sont partis, ça paraît une éternité. Et Martin, quand j’ai su qu’il était sur Bordeaux pour quelques jours, qu’il avait quitté Osoyoos (ville canadienne située dans la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique) pour venir dans sa famille et qu’il avait demandé à me joindre, j’ai sauté au plafond mais heureusement, j’étais dans la rue, je ne me suis donc pas cogné la tête.

Martin, c’est un jeune de 23 ans qui a travaillé en alternance là où je travaille, le temps d’un BT ou d’un TS et ensuite, il a été embauché pendant un an avant de partir au bout du monde et le bout du monde, c’est vraiment comme la distance de la terre à la lune. Nous sommes vaguement restés en contact mail, à peine un par mois depuis son départ mais là, il m’a appelé et nous nous sommes vus deux fois, cette semaine et c’est aujourd’hui qu’il repart pour Paris et demain, pour le Canada. Alors, je pense à lui. Parce que je l’aime bien. Il le sait. Et s’il ne le sait pas assez, je suis prêt à le lui redire autant de fois qu’il le faudra pour que ça rentre dans sa tête.

Hier, quand nous nous sommes dit au-revoir, ça m’a serré le kiki et si je n’ai pas versé une larme c’est parce que je sais me tenir en société. Nous venions de passer une heure et demie au café Français, près de la mairie et nous nous sommes fait la bise et nous nous sommes étreints. Et là, j’ai réalisé que c’était important de lui dire combien je l’aimais parce que, avec tout ce qui peut arriver, autant qu’il le sache avant de repartir. Et si j’avais pleuré, même si je n’avais pas beaucoup pleuré (ce n’est pas la quantité de larmes, qui compte), on aurait pu mettre ça sur mon émotivité du moment. Depuis une semaine. Oui, on n’a qu’à dire ça.

En tout cas, Martin aussi, il est Charlie et pour la première fois de sa vie, hier, il en a acheté un. Il a acheté le numéro qu’il faut acheter parce que, apparemment, il faut l’acheter (je dis ça mais je l’ai, moi aussi) et il va l’emmener là-bas, chez nous cousins anglophones. Ça lui fera faire de la traduction pas forcément facile parce que parfois, l’humour, même si on dit qu’il n’a pas de frontière, ça n’est pas toujours traduisible. Je lui ai juste dit de ne pas le sortir dans l’avion s’il est assis à côté d’un musulman qui pourrait être un terroriste. En même temps, s’il le peut, autant qu’il ne prenne pas l’avion avec un djihadiste. Ça sera beaucoup plus simple comme ça.