Y a des matins tous les matins. Certains sont simples comme bonjour et d'autres sont lourds comme des mauvaises blagues. Et dans tous les cas, on n'a pas le choix, enfin si, mais on n'a que ce choix-là, embarrassant : c'est oui ou c'est non mais ce n'est jamais peut-être. Et on ne peut jamais reporter la décision, celle du matin. Celle de tous les matins.

Y a des matins gras. Absolument pas faits pour les régimes. On se vautre dans l'égoïsme du dessous de la couette et tant pis pour le monde, il peut bien tourner sans nous. D'ailleurs, il ferait bien d'apprendre à tourner sans moi, le monde, un jour, il sera bien obligé de le faire. Par la force des choses. Par la force du vide. L'inertie du néant.

Y a des matins inutiles. On pourrait directement passer à autre chose. Mais ça impliquerait tellement de conséquences pour les autres qu'il est impossible de choisir son temps à la carte. C'est tarif de groupe pour tout le monde sinon, quel bazar cela serait : un matin que vous voulez être le vôtre mais qui ne serait pas du goût des autres. Et vice versa. Non, non, il faut s'y faire, toujours c'est oui ou c'est non. Systématiquement. Inéluctablement.

Y a des matins frileux où là quand même tout le monde accorde son violon dans l'orchestre pour jouer la partition en groupe : il fait trop froid. Une heure de rabe pour tout le monde et champagne pour les autres. Sauf qu'il existera toujours des mecs qui vont se la jouer solo. Ou qui feront des fausses notes et alors, quand faut y aller, faut y aller.

Y a des matins étranges. Ou plutôt des moments de matins où tout est permis. La rencontre de deux mondes parallèles : ceux qui ne sont pas encore couchés et ceux qui sont déjà levés. Les regards se croisent en biais car dans les deux cas, c'est difficile de rester digne et de regarder droit devant soi. Mais aussi, les regards s'évitent, se fuient, s'échappent. Nous ne sommes pas du même monde. Comme l'autre est étrange voire étranger !

Y a des matins de lit défait. Des matins de draps froissés. De vapeurs d'amour. Ces matins-là fleurent bon les corps qui s'en remettent doucement. Une telle extase ne peut apporter que du bien-être et ce bien-être ne peut mener que vers l'abandon, près de l'être aimé. Près de l'être qu'on vient d'aimer et qui vient de vous aimer. Un matin de temps suspendu. Aux lèvres qu'on vient d'embrasser., 

Y a des matins d'araignée, les plus chagrins de tous, disaient-ils, jadis. Mais il est également des araignées porteuses d'espoir et pas seulement le soir. Y a des matins joueurs. Toujours par quatre. Il faut deviner lequel des quatre sera le bon. De bon matin. De petit matin.