Je m’en souviens parfaitement de ce dix décembre 1970, j’allais avoir onze ans et c’était un jeudi et en ce temps-là, un temps que les moins de 42 ans ne peuvent pas connaître, le jeudi, c’était le jour férié pour les élèves, les écoliers, les collégiens et les lycéens. Et donc, ce jeudi-là, du dix douze soixante-dix, je me souviens avoir passé une partie de l’après-midi dehors, dans le jardin tant il faisait beau, tant il faisait soleil. Et en écrivant ce souvenir, je me dis que c’est anormal que je me sois retrouvé dehors au lieu d’être dans notre chambre, celle de mon frère et moi, car je n’aimais rien tant que rester enfermé à lire, à penser à écrire, sans doute, à jouer ou, si j’en avais le droit, ce qui était assez rare, à regarder la télévision. C’était un temps où nous n’étions pas abreuvés d’images mais j’aimais bien mon petit monde intérieur. Mon grand univers.

Je ne sais pas dire si nous étions en train de jouer dehors avec mon grand frère Jean-Yves mais je me revois encore dans le jardin de cette maison de Melle, côté gauche quand on venait de la rue, côté droit quand on descendait de l’escalier qui venait de la cuisine ou du séjour. Et je me vois assis à une table. Peut-être avais-je le plaisir de lire dehors au lieu de dedans ? Je ne m’en souviens pas. Nous n’avions pas de chien, pas encore. Il faisait si beau que je crois que je devais être en tee-shirt. À l’époque, on disait plutôt maillot-de-corps. Et allez savoir pourquoi, j’ai la vision d’une chaussure blanche à talon de ma mère. Alors que ça ne doit être qu’un fantasme de petit garçon mais je la revois très bien, dans mon esprit (dans mon imaginaire ?), cette chaussure blanche qui était négligemment dans l’herbe. Est-ce moi qui l’y avais déposée ?

Nous habitions Melle, presqu’à la sortie de la ville (nous étions la dernière maison sur la route qui va de Lusignan à Brioux-sur-Boutonne, côté Pazay-le-Tort. Jean Bellot n’était pas encore le maire mais il était déjà charcutier traiteur près de l’église romane de St Hilaire, en face de chez Christiane dont j’ai oublié le nom de famille. De toute façon, Jean Bellot, je ne le connaîtrai qu’une huitaine d’années plus tard quand je fréquenterai plusieurs de ses enfants. Ségolène n’était pas encore dans la vie politique puisqu’elle était encore à un an de passer son bac. Et en plus, elle résidait à Épinal, alors… C’était le temps de mes onze ans qui me semblent soudain bien lointains. Définitivement inaccessibles. Et non, si je plisse les yeux, ce n’est pas parce qu’il fait autant soleil qu’il y a 44 ans et ce n’est pas une larme qui pointe sur une de mes pattes d’oie, non, c’est juste la bruine, dehors.