Peut-être même que ce qui m’a le plus fasciné, dans le concert de mardi soir, à l’Auditorium de Bordeaux (voir billet du 19 novembre), c’est sans doute la présence du petit tourneur de pages. D’abord, j’ai vu arriver les deux virtuoses et dans leurs pas, le petit mec habillé de noir, avec une allure d’étudiant voire de lycéen en costume. D’une sobriété efficace. Il a attendu que le pianiste s’installe pour s’asseoir à son tour. On l’apercevait plus qu’on  ne le voyait, derrière la corpulence du musicien russe à la bedaine un peu proéminente. Mais dès le début du premier morceau, celui de Debussy, je l’ai véritablement repéré, les yeux rivés sur le piano mais non, en réalité, sur la partition. Et il n’a pas tardé à se lever, en faisant attention, de sa main droite, à bien tenir le bas de sa veste pour que celle-ci n’entre pas en contact avec le clavier. Et à l’aide de sa main gauche, de prendre le coin de la page droite de la partition en cours avant de porter son regard sur le pianiste. Quand ce dernier lui a fait un signe de tête, il a tourné la page et s’est rassis.

Il a tourné la page, non pas pour passer à autre chose mais pour attendre la prochaine intervention en suivant la partition d’une concentration dont je ne serai sans doute jamais capable. Et de recommencer son travail autant de fois qu’il aura été nécessaire de le faire. Et pas une fausse note. Aucune page tournée au mauvais moment. Aucun bruit intempestif n’est venu troubler l’interprétation des deux virtuoses. Il a été un tourneur de page presque parfait. Silencieux, dans l’ombre des deux artistes, les applaudissant discrètement à chaque fois que le public le faisait de son côté, arrivant après les musiciens et partant juste après eux. Un jeune à discrétion. Un tourneur pageur. Vraiment, ça m’a fasciné car je sais au fond de moi que je serais tout à fait incapable de faire ça. J’espère pour lui qu’il ne le fait que par choix et non par contrainte. Parce que s’il s’agit d’une punition, je la trouve très sévère. On a beau être sur scène, si c’est pour n’avoir le droit de rien faire d’autre que suivre une partition à la note, d’en tourner les pages uniquement avec l’accord du pianiste, non merci, très peu pour moi.

Quand je l’ai vu arriver, compte tenu que l’Auditorium n’était pas plein, je ne me suis même pas dit que ça pouvait être un spectateur qui n’avait pas trouvé de place à acheter ou qui n’avait pas trouvé son fauteuil et qui s’était perdu dans les couloirs du bâtiment. Je ne me suis pas dit non plus que c’était un fan qui avait gagné un concours dont le premier prix était d’être au plus près d’un concert violon/piano. Je n’ai pas pensé non plus qu’il s’agissait d’un des fils du pianiste, fils qui n’aurait pas voulu rester tout seul chez lui ou que le père aurait pu vouloir avoir près de lui pour x raison. Ça ne pouvait pas non plus être une doublure pour le pianiste vu que physiquement, ils étaient à l’opposé l’un de l’autre. Compte tenu qu’il était en costume de ville et non vêtu d’une tanoura (la robe ample), j’ai su qu’il n’était pas derviche tourneur et comme il était en noir et pas en rose, j’ai aussi compris qu’il n’était pas tourneur fraiseur.  Bref, quand j’ai compris qu’il était simplement (si je puis dire), tourneur de page, je n’ai eu de cesse de l’observer voire de l’admirer.