Finalement, ce mal au talon gauche, cette aponévrose, cette intrusion dans une des choses les plus intimes de mon corps, un endroit que, si je ne me trompe pas, assez peu de gens auront vu de moi. C’est vrai, ça, on n’a pas que la partie génitale, qui est très souvent cachée. Les pieds, aussi, sauf en vacances au bord de la mer et sauf quand on est dans les vestiaires d’une salle de sports. Quoiqu’il en soit, ce talon qui est devenu un énième point faible me rappelle à l’ordre. Normalement, ce sont plutôt les coureurs à pieds qui sont sujets à une aponévrose. Mais moi, sans en être un, je suis quand même quelqu’un qui court tout le temps, même en dormant. On me le reproche assez dans mon entourage. « Quand vas-tu te poser, Stéphane ? » ou « Quand vas-tu arrêter de courir, tu as le temps, non ? » ou encore « Est-ce qu’un jour, tu vas prendre le temps ? » Que voulez-vous que je réponde à ces attaques incessantes vu que ça fait partie de ma nature intrinsèque. Même quand je suis en sueur. Celle-là peut sembler facile mais je l’aime bien.

Je suis comme ça et donc, peut-être que je n’y pourrai jamais rien, que personne n’y pourra jamais rien. À moins qu’un jour je ne finisse dans un fauteuil roulant. Et encore… Je dis « et encore » car si ça se trouve, je ne courrai plus mais je roulerai très vite. Et je continuerai à faire deux choses à la fois. Et je penserai à trois choses en même temps. Et je serai toujours en mouvement dans ma tête. Non, vraiment, je pense qu’on n’y pourra jamais rien. À moins qu’on ne m’isole dans une camisole de force en plus du fauteuil roulant. Et encore, je continuerai de bouger dans ma tête. Attachez-moi mais vous n’aurez jamais ma liberté de pensée. Comme disait le poète. Non, comme disait le Patagon parce que bon, le poète, il ne faut pas pousser non plus. Je disais donc que même entravé, je serai toujours en mouvement car c’est dans ma nature. Et je continuerai aussi à dire des vacheries, à faire des bons mots. Parfois laids. Des bons mots laids pour quelqu’un qui souffre du talon.  

En tout état de cause, il faut que je fasse attention. Il faut que je me préserve. Et on ne doit pas me raconter d’histoires, si on me fait marcher, ça peut être nuisible pour ma santé physique. Je dois me ménager comme celui qui voyage loin et qui doit en faire autant de sa monture. Je peux essayer de vivre sur un pied d’égalité, sur un seul pied pour soulager celui qui est malade et ressembler à un héron et faire le pied de grue. Je vais juste éviter les trottoirs pour qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions. Et il faut que je ralentisse le rythme, du moins, en apparence. Et qu’on arrête de me faire la leçon. Je marcherai peut-être moins vite mais je ferai plus de petits pas. Héron, héron et petit patapon. Je suis stupéfait de constater comme la douleur ne m’empêche pas d’être drôle. Je n’en reviens pas moi-même. Comme quoi, on peut rire de tout surtout des autres et ça permet d’oublier de se plaindre. Ou en tout cas, de croire qu’on a un peu moins mal.