Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Il y a quelques temps, j’ai mené la vie de bohème. Et tout a commencé par ce que j’ai vu à travers la lucarne d’une chambre de bonne, d’une chambre d’artistes sous les toits alors qu’il neigeait sur moi. Les froids vifs de l’hiver en plein automne.

Ces voisins d’en face, ils avaient l’air de rire de leurs malheurs si tant est que les malheurs les enveloppaient alors que leur amitié semblait plutôt les protéger de tout. L’insouciance des jeunes… Où est donc la mienne, mon insouciance ? Où sont donc mes vingt ans, à jamais disparus dans mon premier chagrin d’amour aux grosses larmes ?

Et de fil en aiguille, tour à tour, ce seront des rires et des chants, des joies et des larmes, des danses et des prières… ils passeront par tous les sentiments mêlés de l’âme humaine. Sentiments auxquels viendront se joindre la jalousie et la maladie. Et même la maladie d’amour…

Rire pour ne pas en pleurer. Vivre pour ne pas mourir. Mourir d’amour. L’amour à mort. La mort… Chronique d’une fin annoncée. Tous les chemins mènent à la mort et même celui de la musique. La musique qui se meurt dans les derniers sanglots longs des violons. Monotones. Lourds. Essoufflés…

Moi aussi, j’ai essuyé une larme quand elle est morte la musique. Et quand j’ai vu Rodolphe pleurer. Rodolphe, mon voisin. Et Lucie, sa copine. Sa petite femme.

Je me souviens que quand Violetta est morte, j’ai été soulagé pour elle. Quand Lucie est morte, j’ai pleuré. Encore une fois.

Parce qu’avec elle, c’est toute la jeunesse qui fout le camp. Toute la jeunesse et tout l’amour du monde. Parce que c’étaient eux. Parce que c’était moi. Parce que c’était ce moment-là. Le moment de la bohème, la bohème, la bohème…