Ce que j’aime le plus, au petit matin, c’est quand la ville dort mais plus moi. Quand la ville n’est plus polluée de rien. De si peu de véhicules à moteur… de si peu de piétons noctambules imbibés pour la plupart, fatigués pour tous… de si peu de singes hurleurs… de si peu de bruit et de fureur, de bruit et de mouvement, comme si tout avait été débranché. Sauf moi. Ou même si je l’avais été, moi-même, je serais le premier à être sorti de son état léthargique. Combien j’aimerais être et rester le seul, bien souvent. Combien cet état me va.

Ce qui est très agréable, aussi, au petit matin, c’est l’absence d’odeurs diverses et variées : celles rejetées par les tuyaux d’échappement, en temps normal ; celle des kebabs, des McDo, des frites, d’alcools aux vents mauvais et des souillures que tous semblent aimer laisser flotter derrière eux comme s’ils n’avaient cure de rien, comme si bah, de toute façon, d’autres s’occuperont de les faire disparaître et comme si de toute façon, peu importe, ils n’ont pas le temps de faire attention, ils sont bien trop occupés à si peu d’essentiels.

Ce qui me plaît, particulièrement, chaque petit matin, quand je marche ou suis à vélo, dans les rues désertes, c’est le silence. Ce silence un peu inhabituel, comme un silence plein de respect pour ceux qui dorment et pour moi, qui déambule, pour aller à mon travail. Et j’apprécie écouter ces silences attentivement, jamais tout à fait les mêmes mais jamais très différents non plus car ils ont tous le point commun de m’être bénéfiques et de me préparer un bon début de journée. Et même s’il pleut, le silence persiste. Mouillé, certes, mais il persiste.

Mardi dernier, ce que j’ai préféré, c’est prendre le vélo, à la Buttinière et finir mon trajet en pédalant dans l’air froid, vent frais, vent du matin et m’enivrer de sa puissance et respirer à fond pour ne pas en laisser une miette et ne rien en laisser perdre. Et au milieu de tout ça, tout autour de moi, ce que j’ai encore mieux aimé, c’est ce petit brouillard léger, une brume de début d’automne, douce et tendre, dans laquelle j’évoluais comme dans des eaux translucides. Avec, parfois, la fugace vision d’un autre être humain, au loin, à peine vu, aussitôt disparu.

En temps normal, quand je suis dans le tram, je m’offre d’autres plaisirs. Plus intellectuels. Je lis. Je m’évade de mon quotidien dans les pages des livres mais ça ne manque jamais quand je peux profiter de la ville qui m’est offerte à pieds ou à vélo car les sensations heureuses que ça me procure compensent largement quelques pages même du meilleur livre qui soit. Les personnages de tous les romans peuvent m’attendre, ils savent, de toute façon, que je reviendrai vers eux. Sauf qu’eux ne sauront jamais rien de mes autres plaisirs de promeneur solitaire.