Moi, il y a une chose que je sais (parce qu’on me l’a apprise), c’est que normalement, on ne commence jamais un texte personnel par « moi » mais moi, comme je compte faire mon éloge funèbre aujourd’hui, je suis bien obligé d’être enrobé de prétentieux et de dithyrambe à mon égard. Sinon, soit je n’ai rien à dire et je me tais. Soit je n’ai que des choses désagréables à dire et je me tais aussi car les funérailles ne sont pas des lieux ni des moments pour régler ses comptes. Ce sont des moments où on se rassemble et où on se réunit pour se recueillir et rendre un dernier hommage à celui qui n’est plus.

Moi, quand je mourrai (je ne sais pas encore dans quelles conditions ni à quel moment), j’aimerais qu’on fasse mon éloge funèbre mais comme je ne suis pas sûr qu’il y en ait qui se portent volontaires pour ça, je pense que le mieux, c’est que je laisse des consignes, que je donne certains mots qui devront être dits et qui procureront de l’émotion, qui obtiendront l’assentiment de tous et qui forceront le respect d’une façon encore plus grandiose. Il faut que l’on sache qui j’étais vraiment et pas seulement qui j’ai donné l’impression d’être, toute ma vie durant. C’est pour ça qu’aujourd’hui, j’ai décidé de prendre les devants pour assurer mes arrières.

Moi, quand je serai mort et que sera venue l’heure de mes obsèques, comme je sais déjà qu’elles ne seront pas nationales, je veux qu’on parle de moi en des termes plus qu’élogieux, je veux un hosanna au plus haut des cieux, je veux un rappel pour qu’on n’oublie jamais quel homme bien j’ai pu être à défaut d’avoir pu être un grand homme (oui, on sait tous que ce n’est pas la taille qui compte), je veux qu’on déplore le fait que le monde des arts aura perdu un de ses plus méconnus représentants et je veux qu’on ait une pensée condoléante auprès de ma famille et de mes amis. De tous mes proches. Qui seront dans un état de lamentation absolue.

Moi, quand je serai mort, si je peux choisir la tendance de ce qu’on dira de moi, je veux qu’on parle de moi comme on parle de Christophe de Margerie. Je veux qu’on ne parle que de moi, de qui je fus, ce que je fus et m’assurer que tout le monde ne s’en fut pas. Je veux qu’on dise de moi que j’étais proche des gens, que j’étais quelqu’un de bien même si ce n’est pas forcément vrai à cent pour cent. Je veux qu’on rappelle tout le bien que j’ai pu faire autour de moi, combien j’étais à l’écoute des autres, combien j’étais capable de me mettre en retrait au profit d’autrui.

Moi, quand je serai mort, je veux pouvoir rigoler sous cape en entendant tout ce qu’on dira de moi pour la bienséance alors que moi, au fond de moi et du fond de mon urne, je poufferai tellement que je ferai un nuage de poussière car franchement, vous serez tous tellement ridicules à ne faire que dire des choses aussi gentilles alors que je n’aurais justement pas toujours été ce mec bien au point de ne pas voir le reste. Ça ne fait rien, ça doit être ça, le lien social, les urbanités et la bienséance. Sinon, ça serait invivable. En tout cas, je n’ai aucun commentaire à faire sur la mort de monsieur de Margerie, moi. Je propose juste qu’on passe à autre chose.