Bill lui avait dit qu’il serait là pour la visite de l’éventuel acheteur. Jessica l’avait remercié sans oublier de lui rappeler qu’elle ne craignait rien. L’homme avait été très courtois, très comme il faut et il n’y avait rien à craindre de lui. Et d’autant moins qu’il lui avait posé des questions bien précises, pas comme toutes celles posées par ceux qui ne font que se renseigner comme pour passer le temps. Et comme elle avait déjà reçu deux ou trois autres acquéreurs potentiels, elle se sentait parfaitement capable de le faire encore une fois. Mais Bill trouvait qu’avec le doute concernant son ex qui était peut-être celui qui la harcelait en lui envoyant des cadeaux anonymes trois fois par semaine, mieux valait qu’il soit présent.

C’est sur un banc de la station Buttinière que j’ai lu ce dernier paragraphe, celui qui clôturait le chapitre en cours au moment où le tram arrivait. Celui pour Bassens et la Gardette. J’étais en correspondance parce que celui qui m’avait amené là parait dans l’autre direction, vers Floirac. C’est l’inconvénient d’avoir une fourche sur la ligne qu’on doit prendre. Comme j’avais peu d’attente, au lieu d’emprunter un vélo, j’ai choisi de passer du temps avec les personnages du polar que j’étais en train de lire. Le tram est arrivé et je suis monté dedans. À peine assis, pour les quatre stations qu’il me restait à faire, j’ai ouvert le livre et je me suis plongé dedans à nouveau. Comme si j’avais une urgence.

Quand on est habitué à un trajet en transport en communs, surtout comme le tram, qui ne change jamais d’itinéraire et qu’on a coutume de lire, on a beau être absorbé par un bouquin, inconsciemment, on sait qu’on a un certain temps avant d’arriver et sans regarder dehors, on sait qu’on doit être vigilant. Ça peut même se mesurer en nombre de lignes à lire, selon l’intensité et la difficulté du texte. Mais là, il s’agit d’un polar et donc, ça se lit vite même si on doit rester attentif à ne rien rater de ce qui est écrit, suggéré ou laissé comme indice. Donc, quand j’entends plus ou moins que nous sommes à Bois Fleuri, l’avant dernière station, je sais que je n’ai vraiment plus beaucoup de temps.

L’homme à la voiture rouge stationna à deux rues de l’immeuble de Jessica et respira un bon coup avant d’en sortir et de se diriger d’un pas normal vers sa proie. Il voulait se fondre dans la foule et passer le plus inaperçu possible. En marchant ni trop vite, ni trop lentement, en revenant sur ses pas à deux reprises comme désireux de revoir une vitrine. Il portait un sac banal que même ce détail ne pouvait être perçu par qui que ce soit. Arrivé devant la porte, il sonna à l’interphone et attendit que Jessica lui réponde. Après s’être annoncé comme monsieur Martins, elle débloqua l’ouverture et il entra pour prendre l’ascenseur. Encore quelques minutes et tout serait fini pour elle. Il ne lui resterait plus qu’à cherch…

Mais pourquoi est-ce qu’on tourne ? Il n’y a pas de virage avant les Lauriers ! Mince, je me suis trompé de direction ou quoi ? Ah mais non, tout à l’heure, j’ai bien entendu Bois Fleuri… Ah zut, alors, je me suis laissé piéger, je me suis laissé embarquer et j’ai raté ma station. Pas grave, par fierté, je ne vais rien montrer ni au traminot ni au deuxième passager, une femme, un peu plus loin. Et je vais revenir sur mes pas à pieds. Et pour montrer que ça ne me stresse pas, j’apprécie cette promenade de près de dix minutes pendant laquelle je suis le seul être vivant dans Lormont et je regarde les maisons endormies. Et tiens, celle-ci est plutôt avenante, sans clôture. Il me suffirait d’aller frapper à la porte et dans quelques minutes, tout serait fini pour ses occupants.