Des policiers à chaque coin de rue, un hélicoptère qui survole la ville depuis des heures, des barrières pas seulement dans le secteur de l’hyper-centre pour la journée sans voiture comme chaque premier dimanche de chaque mois, des familles dans la rue dès 9h15 ce matin, chose inhabituelle en temps normal, une sensation un peu particulière quand on traverse la ville comme si quelque chose allait se passer mais sans qu’on sache vraiment quoi. On le sait par les informations médiatiques mais on voudrait ne pas croire à tout ce qu’on sait et à tout ce qu’on imagine. Non, pas à Bordeaux, ville non coutumière de débordements comme à Paris.

Et pourtant, c’est bien palpable. C’est dans l’air. Il se passe quelque chose, il va se passer quelque chose. En allant au cinéma, pour la séance de 14h, idem, toujours autant de policiers, sinon plus que ce matin, toujours plus de barrières pour canaliser les gens, je suppose, à certains endroits, toujours l’hélicoptère qui commence à nous casser les oreilles, une foule comme les jours des soldes dans la rue Ste Catherine et des tanks sur les trottoirs, dans les rues et parfois, en plein milieu de là où on voudrait passer mais on se doit de ne rien dire et de contourner en faisant profil bas. Nous sommes dans une ville en état d’alerte maximale, pas en état de siège mais pas loin.

Pour un peu, je redouterais qu’on me demande mes papiers, qu’on découvre que je suis marié avec le président depuis près de quatre mois, que je sors du cinéma où j’ai vu un film subversif (Saint-Laurent) mais je vous jure que je suis parti avant la fin car je n’ai supporté l’ambiance de ce qui m’était montré et je rentre chez moi avant l’heure du couvre-feu, je vous jure que je suis un citoyen honnête, au-dessus de tout soupçon et qui vote et qui paie ses impôts sans jamais rechigner. Oui, parfois, je bougonne, je ronchonne voire je peste mais ça ne dure jamais longtemps. Parce que de toute façon, je ne fais le poids, alors, je ne vais pas chercher la petite bête.

Non, je ne suis pas en train de faire un cauchemar. C’est pourquoi tout de déferlement de policiers, cet insupportable hélicoptère, ces tanks-poussettes-4x4 dans lequel on exhibe la fierté des familles bien pensantes qui vont à la messe tous les dimanches pour les plus ultra d’entre elles. Et pour certaines modérées aussi. Et pourquoi certains bâtiments sont-ils protégés par toutes ces barrières ? On craint des débordements ? Des débordements d’amour de la part de toutes celles et de tous ceux qui croient si fort en Dieu ? Non, vous plaisantez, ça ne peut pas arriver avec des gens qui parlent d’aimer leur prochain. Et qui prônent la tolérance et le pardon.

Pardon ? On a des doutes sur le pacifisme et l’amour de certains catholiques très ancrés à droite ? Ah bon, ça existe encore dans un état laïc, ça ? Nous ne sommes plus dans un état laïc ? Nous sommes dans l’état Catholique ? C’est lui qui gouverne désormais ? Mais ceux qui en font partie, ils ne vont pas aller jusqu’à faire comme ceux de l’état Islamique, ils ne vont pas prendre un athée (comme moi) en otage pour montrer l’exemple, quand même ? Je connais des paradis fiscaux où il est bon de s’exiler mais je ne connais pas de paradis laïc. Sinon, c’est presque à faire ses valises. En même temps, je ne peux pas fuir. On va juste attendre que ça passe, alors.