Vendredi. Le jour V. Les valises sont bouclées. La glacière est pleine de crevettes et de poisson. Les homards n’y sont pas car je n’avais pas la place. Comme ils ne sont que deux et qu’ils sont encore vivants, je les ai mis dans une boîte sans couvercle avec un journal bien imbibé, bien humide et ça les empêchera de souffrir de la chaleur. J’aurais pu acheter des sièges-auto pour homards mais il aurait fallu que je m’y prenne un peu plus tôt. Et je n’ai compris que je manquerai de place que ce matin, en voyant la marchandise et ça s’est renforcé tout à l’heure, après déjeuner, quand j’ai chargé la voiture. Il allait nous falloir voyager un peu serrés.

Comme des sardines ? Non, comme des homards. De toute façon, tout ce qui vient de la mer va chez ma mère. Sauf les deux bars qui sont très beaux et ce ne sont pas des bobards. Eux, ils sont pour Jeannette. Une surprise. Quand nous étions passés la voir, en mai, histoire de lui faire la bise, elle avait émis le regret de ne pas avoir mangé de bar de ligne depuis si longtemps et moi, je m’étais alors promis de lui en apporter fin août. Nous sommes le 29 et normalement, si j’ai bien été livré, à mon travail, ce soir, je lui offrirai et elle devrait être contente. Alors que mes parents, eux, se contenteront de faire maigre. Ainsi soit-il.

Non, en fait, mes parents, à eux, j’ai préféré offrir un maigre de ligne car je trouve ça aussi bon que le bar et franchement, je peux le dire, en règle générale, c’est moins cher. Alors, pourquoi se priver ? D’autant que les maigres ne sont pas (encore) une espèce en voie de disparition. Et ça vient de nos côtes, consommons local, s’il vous plaît. C’est tellement bon le maigre, d’ailleurs, que certains poissonniers et restaurateurs (et j’en connais), n’hésitent pas à acheter du maigre et le vendre ou le proposer en bar. Comme ça, ni vu, ni connu, la marge est bonne mais attention aux contrôles sanitaires ou de la répression des fraudes.

« Oui mais, monsieur l’agent contrôleur, ce n’est pas de ma faute, regardez comme il est maigre, ce bar ! » que je lui dirais, moi, si ça devait m’arriver un jour ou si j’étais à la place de ceux qui se font gauler. Et pareil dans l’autre sens : « Oui mais, monsieur l’agent contrôleur, regardez comme il se barre ce maigre ! » mais dans ce sens-là, ça a nettement moins d’intérêt vu que personne ne triche dans ce qui ne lui est pas favorable. N’oublions jamais que le but, c’est quand même de faire du profit. Tout ça pour vous dire que voilà, la voiture était bien pleine et heureusement que c’est une cinq places (cinq petites places car quatre, c’est bien, cinq, ça fait juste) mais avec un maigre au milieu, ça passe bien.

Ça me fait penser à mon ancienne patronne, Nicole, qui avait le sens de la formule, le plus souvent par manque de culture mais parfois, par cette espèce d’intelligence intuitive du marketing. Elle savait toujours ce qui allait accrocher l’œil du client. Et je me souviens de ce vendredi-là, en pleine saison pour ce poisson plutôt méconnu, elle avait exposé une grande ardoise, sur le trottoir du magasin et dessus, il était écrit : « 3 gros maigres 10 euros » et j’avais fait une photo car je trouvais ça insolite. Mais je me suis toujours demandé ce que ça pouvait donner un maigre anorexique. Je ne lui ai jamais demandé à Nicole, j’ai toujours pensé qu’elle n’aurait pas compris la question.