Quand on me demande si je peux citer rapidement trois des plats qui me font le plus plaisir à manger ou même, à imaginer que je vais les manger, en général, il y a les gambas flambées au pastis (et pourtant, je n’aime pas en boire, du pastis, ni aucun alcool, en général) avec un tartare de tomates ; il y a tous les risottos, en général et il y a la salade grecque. Pour cette dernière, j’ai eu la révélation en 1987, quand je suis allé là-bas pour la première fois et une fois la première bouchée un peu âpre de feta véritable, j’en ai mangé à plusieurs reprises et la deuxième fois que je suis allé là-bas, j’en ai mangé au moins une fois par jour. Parfois, aux trois repas car s’il y en avait eu petit déjeuner, des tomates, des concombres, des oignons, du poivron, des olives et de la feta (avec de l’huile, évidemment et sans vinaigre, madame !), je sautais dessus dès le matin. Que voulez-vous, je suis capable de ne pas avoir d’arrêt quand j’aime quelque chose. Donnez-moi une salade grecque pour aller au cinéma, une bien grosse des familles et je serais capable de la manger pendant la séance en me léchant bien les doigts une fois qu’elle serait terminée et en regrettant de ne pas en avoir eu encore un peu plus grosse car franchement, le film n’est pas fini et j’ai encore de la place, si on veut bien. Pardon ? Le sujet du film ? Euh… attendez voir, vous voulez un résumé du film ? Euh… attendez, je reviens !

Et ce midi, comme tous les mardis, ou presque, en été, chez moi, c’était salade grecque faite maison (c’est aujourd’hui qu’entre la loi en vigueur pour les restaurants et donc, je peux me targuer de pouvoir bénéficier du logo « fait maison » sans risquer la moindre amende pour utilisation frauduleuse) sauf que cette fois, j’avais oublié de mettre des olives noires mais tout le reste y était. Et même du basilic en plus. Et du basilic de mon balcon. Enfin, de mon rebord de fenêtre de cuisine, à vrai dire parce que sinon, sur le balcon, comme c’est celui de la chambre d’amis, c’est moins pratique pour le cueillir quand je prépare un repas. Alors du coup, toutes les herbes aromatiques sont sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. De ma cuisine. Mais je la fais toujours la veille au soir pour le lendemain midi. Comme ça, tous les ingrédients ont le temps de bien s’imprégner les uns, les autres et tous les parfums ont bien le temps de se développer et de se mêler les pinceaux. Je suis incapable de dire les proportions de tel ou tel ingrédient de mes salades grecques, c’est toujours, dans l’ordre de leur importance : tomate, poivron, oignon, feta, olives et huile idem. Oui, je sais, je mets rarement du concombre, moi, ici.  Et quand je rentre du boulot, le mardi, c’est fête dans ma tête et dans mon estomac, rien que de savoir qu’elle m’attend.

Sauf que depuis que nous avons Juliette pour faire le ménage, je suis un peu privé de mes déjeuners tranquilles voire jubilatoires car elle arrive un peu avant mon retour et a la fâcheuse manie de commencer par la salle d’eau (je ne peux donc pas me doucher en arrivant) et la cuisine quasiment en même temps. Elle va d’une pièce à l’autre en permanence et moi, quand je rentre du travail et que j’ai faim, je n’aime pas être dérangé quand je mange. Je ne suis pas un roi qu’on regarde prendre son repas. Alors, je vais déjeuner ailleurs, parfois, dans une autre pièce, parfois aussi (le bureau, par exemple) ou, ce midi, pour voir, sur le balcon, là où il y a une petite table avec deux chaises. Donnant sur le cours Alsace et Lorraine et la rue Ste Catherine et la station de tram du même nom. Sauf que, et je ne sais pas pourquoi, mais sur mon balcon, je ressens un vertige terrible et pire que sur des monuments bien plus hauts. Le vide de la rue m’attire. Du coup, j’ai mangé sur une fesse, l’autre complètement en biais mais collée serrée à la première et avec un début de suée. Du coup, je ne l’ai pas appréciée à sa juste valeur, ma salade grecque. Je l’ai mangée en déséquilibre alors que je considère que c’est un plat particulièrement équilibré. Et une fois la dernière bouchée avalée, je me suis dépêché de boire tout le jus au fond de la boîte hermétique. J’ai tout bu histoire d’oublier ma peur. Tout ça à cause de Juliette. Je la déteste. Et en plus, c’est vrai.