Un jour, un ami à qui je parlais sans modération d'Emma Bovary m'a fait remarquer que j'en parlais comme la femme de ma vie. Amusant. Et pas tout à fait faux. Et de me poser la question suivante : « qu'est-ce qui te plaît tant chez la Bovary ? » Et moi, de lui répondre, tout naturellement : « c'est une femme passionnée, une femme amoureuse, une femme qui ne vit que dans l'amour qu'elle cherche désespérément. »

Elle me fait penser au jeune Werther de Goethe. Elle me fait aussi penser à moi, il y a quelques années de cela quand je m'inventais des histoires d'amour à la pelle, comme les feuilles mortes qu'on ramasse à l'automne. Parce que je n'étais pas assez heureux de la vie affective que je vivais, dans laquelle je survivais.

Alors, je n'avais pas de relation adultérine avec le pharmacien ou la pharmacienne du coin, comme Emma, mais j'avais des désirs (inassouvis), des envies (insatisfaites) et des regrets de ne jamais oser de l'avant pour dire je t'aime à qui aurait pu l'entendre. Avec le recul, je ne suis pas amer, je ne suis pas triste et je n'ai aucune rancœur. J'ai vibré dans ma tête et dans mon cœur pour combler un grand vide : celui de se sentir aimé. Alors, j'ai aimé à outrance et j'en ai noirci des pages et des pages et des pages...

On a tous eu un petit côté Emma Bovary dans sa vie, au moins une fois. Certains, dont je fais partie, ont souvent été atteints de bovarysme, sans doute est-ce le lot des romantiques... "Mourir d'aimer", "La maladie d'amour", "Aimer à en perdre la raison", tant de chansons qui parlent de tout ça et qui ne font qu'aviver ces feux qui brûlent en nous, tant d'autres symboles de ce mal-être qu'induit le fait d'aimer sans forcément l'être en retour. Le répertoire de la chanson française regorge de très beaux textes qui parlent de ça. Emma Bovary a elle-même été chantée par Nicole Croisille...

Aujourd'hui, je vais bien dans ma tête (du moins, je le pense) et dans ma vie mais pourtant, je ne suis pas guéri de mon bovarysme, je me prends facilement les pieds dans les bouquins ou les films que je lis/vois et il s'en faudrait de peu pour que je tombe amoureux très vite de qui sait me séduire, volontairement ou non. Je suis ainsi fait. Pas grave. Même plus mal ! Parce que j’ai un peu grandi et parce que j’ai moins besoin de ces amours palliatives. Il n’empêche que je peux encore y penser avec un certain plaisir nostalgique.

En proie à tous les doutes

Encore une fois, hier soir, 

je ne suis pas allé au bout de l'espoir.

Une demi-défaite

en fuite.

Une demi-réussite

en fait.

Une fête 

sans suite.

 

(Je me sens aussi faible qu'Emma,

et cela me nuit fortement 

car, comme chacun sait tout cela :

Madame Bovary n'a plus d'amant.

Voyage au bout de l'ennui.

Elle en est morte.

Est-ce ce qui m'attend ?

Peu m'importe  

et peu me chaut.)

...

(vers 1988)

© Écorces Vives