À la différence de la plupart des autres pigeons, celui-ci m’a fait penser à un albinos. Il avait le ramage gris et rosé ainsi que les yeux rouges. Il avait l’air un peu perdu alors que d’autres, à quelques pas étaient en groupe en train de picorer du pain probablement jeté par un passant qui ne sait pas que normalement, ce n’est pas vraiment autorisé. Devant ce pigeon pas comme les autres, j’ai voulu sortir mon téléphone pour le prendre en photo mais il ne se mettait jamais devant moi. Je lui ai demandé de prendre la pose afin qu’il au mieux de son physique et quand, enfin, il a daigné s’arrêter de bouger, ayant dû comprendre que je ne lui voulais aucun mal (ni aucune femelle, d’ailleurs), je lui ai dit : « on ne bouge plus, on sourit et le petit oiseau va sortir ! » Je ne suis pas sûr de moi mais j’ai comme l’impression qu’il a haussé les épaules.

J’ai rangé mon téléphone et j’ai cherché à entamer une conversation avec lui pour lui montrer mes bonnes intentions louables et tout ci et tout ça. Il ne bougeait pas. À tel point que j’en suis arrivé à me demander s’il n’avait pas un problème, une blessure ou un choc psychologique à la pensée de son cousin éloigné, un voyageur qui s’est trouvé pris dans les filets d’un chasseur et qui a fini entouré de petits pois. Je ne suis pas sûr de moi mais je jurerais avoir entendu une voix me dire que « franchement, ce n’était pas de chance car son cousin aimait le culturisme et finir entouré de petits pois, c’était d’un ridicule et la preuve que le ridicule pouvait tuer contrairement à ce qu’on dit dans les chaumières. » Tout ce genre de choses, quoi. « On l’a pris pour un pigeon, c’est le cas de le dire, non ? » Ai-je cru bon d’ajouter, pensant faire de l’humour mais il n’y a pas été sensible.

Alors, je me suis dit qu’il n’était de bonne compagnie qui ne se quitte et je me suis levé pour prendre congé de lui et là, il a sursauté et a bougé lui aussi. Je n’étais pas tellement d’accord pour qu’il me suive chez moi, je n’aime pas racoler dans la rue et je ne suis pas un mec si facile que ça. En plus, on sait comment ça se passe, on rencontre quelqu’un, il se passe quelque chose et on fait confiance au point de l’emmener chez soi et là, une fois la porte refermée, l’autre vous sort un couteau ou un pistolet et vous pique tout ce qu’il peut vous piquer. Et moi, je n’aime pas cette idée. Je ne veux pas me retrouver le dindon de la farce. Je ne veux pas non plus me farcir un pigeon. Alors, je suis parti dans un autre sens que le sien, que celui du pigeon albinos. C’est-à-dire horizontalement, en marchant vers chez moi et lui, verticalement, en s’envolant dans le ciel. Comme quoi, il n’était pas blessé et j’ai eu raison de me méfier.