J’ai choisi de faire mes adieux à la poésie en 1997, ça fait donc 17 ans que je n’ai pas écrit un seul poème. L’année de mes adieux, c’était devant une salle comble, le public, mes admirateurs étaient tous debout, à m’acclamer, à me supplier de ne pas partir et à me demander des mots, encore des mots, toujours des mots… un dernier vers… s’il te plaît, me chantaient en chœur ceux qui se prenaient pour des intimes (certains l’étaient, assurément) et s’il vous plaît, m’imploraient ceux qui n’osaient sortir du voussoiement, je devais les impressionner, je les comprends. Mais rien n’y a fait, rien n’y fera plus jamais, j’ai choisi d’arrêter de commettre des poèmes parce qu’il le fallait, parce que j’étais llé trop loin et pas assez, surtout aux yeux de Karine et de ma mère (sans ordre d’importance), alors, j’ai tiré ma révérence et je me suis mis dans une longue parenthèse comme on se vautre dans un hamac flottant au-dessous d’une pelouse rafraîchissante et je n’ai pas eu besoin de tremper mes lèvres dans aucune coupe. J’avais écrit tout mon soul pendant environ vingt-cinq ans, j’avais fait rimer tant de bout que j’avais usé tout mon stock d’assonances et de consonances. Rien n’y a fait. Je suis parti lent. Je suis parti loin. Avec l’espoir, le secret espoir jamais avoué, qu’on me regretterait dans les chaumières et dans les cœurs meurtris. Je me suis envolé par-delà les nuages. Avec mon esprit de poète.

Je suis parti lent, je suis parti lentement car j’avais vraiment besoin de faire une prose. De prendre le temps d’une prose. La prose syndicale. Peut-être parce que j’avais senti le vent tourner, l’autant s’inverser et j’ai dû entrevoir d’autres possibilité sans en avoir pleinement conscience. J’ai pris mon temps, je me suis mis à vouloir faire rire. À tenter le jeu de mots à tous les temps : tôt et tard. J’ai arrêté les sonnets, les vers libres, les envolées lyriques, les haïkus et les je t’aime à peine chuchotés. J’ai essayé de dialoguer, de me parler à moi-même. J’ai un peu réussi mais je me suis vite lassé de ce que j’avais à me dire car je tournais en rond autour de mon propre centre du monde. Non, je fais celui qui sait, là, ce soir, mais en réalité, je me suis cherché et je me suis fait rattraper par d’autres muses, d’autres amusements et d’autres je. J’ai arrêté de versicoter et je me suis mis à tergiverser en m’essayant à des polémiques. J’ai pris le contre-pied. J’ai assuré d’autres besoins car j’avais pris de la graine. J’ai aimé être en quarantaine sans avoir besoin de chercher l’alexandrin, la césure ou l’hémistiche. J’ai provisoirement délaissé Prévert, Rimbaud et Mallarmé pour me rapprocher de nouveaux maîtres. J’ai connu des nouveaux dieux. Je les ai vénérés pour ne plus ne voir que moi-même. J’ai connu une superbe mise en quarantaine mais ça n’a été qu’un feu de paille. Les réalités ont vite repris le dessus.

Et je m’en vais lent disais-je, ai-je écrit, dans celui que j’ai intitulé Équinoxe. Republié le 24 septembre dernier. Sans doute un de ceux que je préfère dans mon anthologie, Écorces Vives, (1997, paix à son âme.) C’était encore le temps des cerises et j’y croyais comme on peut croire en tout quand on a cette force implacable au fond de nous, quand on a surtout cette possibilité d’exulter et de s’équilibrer avec le plaisir des mots, joie d’écrire, plaisir d’offrir. Ce n’est pas le poème qui compte, c’est l’intention et je vivais dans un enfer personnel qui en était pavé. J’avais de l’encre à revendre et contrairement à ce que j’ai écrit, dans un autre texte, pas tant de veine que ça, si ce n’étaient celles, rétrécies de mon crâne les jours de crise. Je suis parti lent, sous quelques derniers applaudissements, ceux de ceux qui sont restés. Ceux qui ont vraiment cru que j’allais me retourner, revenir sur ma décision et faire le coup de chapeau de tous ceux qui ont déjà fait ça dans des Olympia divers et variés. Je ne suis pas un maître chanteur, ma décision était prise et définitive. Au-delà de cette limite, mon ticket n’était plus valable. Je ne suis jamais revenu dessus et si parfois, j’ai eu quelques chatouillements dans les doigts, je suis vite passé à autre chose. Quand on a pu tenir autant de temps, un seul vers, et c’est la porte ouverte à un deuxième et on a vite atteint la strophe.  Alors, à chaque fois, je repars dans mon coin. Lent. Lentement. Lent. Si lent. Silencieusement. Sur la pointe des pieds.