Je pense que c’était la première fois que j’allais tout seul à un feu d’artifices. Ou alors, si ça m’est déjà arrivé, je ne m’en souviens pas. Je ne m’en souviens plus. En tout cas, hier soir, après avoir entendu très fortement celui de jeudi soir, alors que nous rentrions de l’aéroport à notre retour d’Amsterdam, alors que je n’ai pas entendu celui de vendredi soir auquel j’avais espéré y aller mais la fatigue a eu raison de moi, alors que celui de samedi a été annulé au nom du principe de précaution à cause du risque d’intempéries, de vents violents et d’orages tout aussi agressifs, hier soir, j’y suis allé mais le président n’a pas voulu m’accompagner. Pas même au son et lumières donné sur la place de la Bourse et sur les bâtiments du même nom, comme disait Aga ( ! ), non, le président m’a fait faux bond et il m’en fallait plus que ça pour me faire renoncer moi-même à cette sortie nocturne, ma dernière chance pour profiter un peu de ces fonds de verre de la Fête du Vin, à laquelle je ne participe plus par principe depuis plusieurs années. Pour tant de raisons que ça ne vaut pas la peine de commencer à les énumérer, je sais que je vais en oublier. Quand je pense qu’il y en a qui boivent pour oublier…

Et là, j’ai vécu quelque chose d’assez étrange, d’assez inattendu et de plutôt extraordinaire. Je me suis senti supérieurement seul dans cette foule de plus en plus compacte, composée d’hommes, de femmes, d’enfants, de quelques chiens, de rares handicapés en fauteuil, de gens en couple, de gens en bande, de gens entre amis, de gens seuls mais peut-être pas autant que moi et de gens avinés plus que d’autres, dégustations obligent mais c’est juste pour rentabiliser le pass car sinon, on les connaît, ils ne boivent jamais le dimanche soir aussi tard que ça. Surtout les jeunes. Je me suis senti anormalement seul dans la foule comme emporté, transporté dans quelque chose de pas forcément plaisant. Pas franchement désagréable mais pas forcément plaisant non plus. J’ai préféré ne pas trop y penser, de ne pas être avec quelqu’un de connu, de proche voire d’intime car sinon, j’aurais été capable de me sentir agoraphobe voire claustrophobe. Autant éviter un mouvement de panique d’un individu isolé pour ne pas le transmettre à tout le reste de la foule.

Heureusement, le feu d’artifices a commencé tout autant que les commentaires tous aussi stupides les uns que les autres. Ceux qu’on a déjà faits et entendus depuis que le monde est monde et que les gens sont autorisés à se croire drôles : « ah ben, au moins, on sait où passent nos impôts », « évidemment, ça ne commence pas à l’heure », « heureusement qu’il est fini le son et lumières sur la Bourse parce qu’on n’est pas venus pour ça », par exemple. Pas de commentaire de ma part. Mais ce qui m’a touché, pour une fois, ce sont les commentaires de ce jeune homme, derrière moi, sans doute imbibé d’avoir goûté trop de verres, jusqu’à la lie. « Oh que c’est beau ! » exprimé avec une voix légèrement pâteuse. « Oh, c’est bleu, blanc et rouge ! » « Tu as vu, c’est encore bleu, blanc et rouge ! » Je le trouvais touchant mais surtout, informatif voire didactique : sans lui, je n’aurais peut-être pas compris que les couleurs étaient celles de notre drapeau : bleu, blanc et rouge. Mais je n’étais pas censé profiter de ses connaissances. Alors, je n’ai pas réagi. Juste intérieurement. Parce que j’étais seul. Au milieu de cette foule.