Je suis un cheval vapeur et j’en suis presque à me dire que je vais peut-être demander à ce qu’on m’achève. Je comptais me reposer un peu, hier après-midi mais non, être un jeune marié un peu avancé en âge, ça n’est pas très facile à vivre sans être fatigué. Et il a bien fallu s’occuper de la reprise des meubles, de la vaisselle et des trois frigos sinon rien même si, au bout du compte, ça a surtout été deux frigos en état de marche plutôt qu’autre chose. Le troisième, il était un peu comme je suis moi, depuis deux jours. Je fais les choses parce qu’il faut qu’elles soient faites mais parfois, je vous le jure, je m’endors en les faisant. Comme au boulot, ce matin, alors que je relisais les bons de livraison de la nuit. J’avais les yeux qui se fermaient tout seuls et quand il a fallu préparer les avoirs, je n’arrivais pas à me concentrer. Et surtout, je ne savais plus travailler à un rythme normal. Non, j’ai passé ma journée de travail au ralenti et ça m’a encore plus fatigué car ce n’est pas ma façon de faire habituelle.

Je suis un cheval vapeur et j’ai l’impression d’arriver au bout d’un marathon mais pas dans les premiers, ce qui ne va pas avec mon désir et mon besoin vital d’être toujours sur la plus haute marche de tous les podiums. Alors, autant vous dire que je risque de faire la gueule, là, si je suis dans les derniers. Comme je le crains. Et qui sait ? Peut-être que si je trébuche dans la dernière ligne droite, peut-être une âme charitable saura m’abattre d’un coup de fusil bien senti pour que je ne souffre pas. Je n’ai pas l’âme d’un Schumacher. Et je n’ai pas envie qu’on parle de moi comme on parle de lui dans les medias. Là, aujourd’hui, j’ai plutôt envie qu’on m’oublie. Qu’on se souvienne de moi comme quelqu’un de pas si mal que ça. De très bien, de préférence. Est-ce que je vis pour être heureux ? Introduction, développement, synthèse, antithèse et conclusion. J’ai envie de dire oui. Surtout à mon âge. Ça me semble plus profondément important qu’il y a quelques années. En tout cas, je suis un aspirant au bonheur.

Je suis un cheval cocotte-minute et c’est l’allergologue qui va être surpris de me voir dans un tel état, tout à l’heure. Il ne me connaît pas car c’est la première fois que nous nous rencontrerons et il va se dire que je n’ai certainement pas que des allergies physiques ou physiologiques. Non. Je dois en avoir pas mal qui sont d’ordre mental ou intellectuel. Il va falloir que je fasse attention à ne pas lui laisser voir toutes mes failles intimes. Je suis un cheval qui avance à toute vapeur, parfois, je traîne un char à voile mais je rentre vite dans mon droit chemin. Je suis un peu fatigué et j’aurais bien aimé me reposer, cet après-midi. Normalement, ce soir, j’ai rendez-vous avec Violetta Valéry. J’espère pouvoir me rendre à son chevet. Aux dernières nouvelles, elle est plus mal en point que moi alors que la dernière fois que je l’ai vue, elle semblait si heureuse. A-t-elle vécu, elle, pour être heureuse ? Un vrai sujet de bac philo mais ça, elle s’en moque. Et moi, je suis tiraillé entre me rendre à notre rendez-vous ou aller à l’abattoir. Dans mon lit. Et m’y laisser mourir jusqu’à demain matin, ma dernière journée de travail avant de partir pour Amsterdam.