Pourquoi donc certains matins sont-ils si impossibles que ça ? J’en veux pour preuve ceux que je subis depuis quelques temps, ceux qu’on m’inflige et ceux qu’on ne m’épargne pas. Et pourtant, Dieu m’en sera témoin, s’il n’est pas occupé ailleurs, je suis plutôt du matin que du soir, d’une façon générale. Mais là, on dirait que les matins d’aujourd’hui ne sont pas comme les matins d’hier. Comme les matins d’avant. Les matins d’antan. Les matins de quand j’étais jeune. Et que, quelque part, il y avait toujours une espèce d’émerveillement à ouvrir les yeux après une bonne nuit et à se dire que chouette, encore une belle journée qui commence. Une des explications tient peut-être dans le fait que les nuits d’avant étaient différentes, elles aussi, puisqu’elles étaient bonnes, sans nuages, limpides et linéaires. Alors que maintenant, c’est toujours un peu le train fantôme, chaque nuit qui défile apporte son lot de mauvaises surprises, de frayeurs et de doutes. Avant qu’elles ne passent des nuits plus belles que les jours aux nuits les plus sombres qui soient. Celles dont les rêves sont toujours coupés avant la fin. Celles qui n’ont rien à voir avec la production des cauchemars qui font peur quand on est petit. Non. Il s’agit de celles dont les rêves n’apportent rien, ni plaisir, ni angoisse. Des nuits de rien. Qui ne peuvent générer que des matins de rien.   

Certains matins sont si difficiles, impossibles et inaccessibles qu’on est au bord de pleurer quand on doit mettre un pied par terre et que défilent alors toutes les choses qui vont survenir pendant cette journée qui commence (mal), qui sera forcément une mauvaise journée car toute journée qui commence ainsi ne peut pas être autrement qu’une journée qui ne sera pas la meilleure du monde. La faute à qui ? La faute à ce matin qui se prend pour je ne sais quoi alors que ce n’est qu’un matin de rien, comme les nuits du même genre. Un matin où toute la misère du monde est sur vos épaules avant même que vous ne sortiez de votre lit. Et ces matin-là, il faut bien faire avec, coûte que coûte, vaille que vaille et peine que peine. Parce qu’on n’a pas le droit de ne pas lever la tête même si tout concourt à vous faire courber l’échine. Parce que, quoiqu’il en soit, il le faut. C’est un devoir. C’est propre à la condition de l’homme. Et peu à peu, les choses se mettent en place ou font semblant de se mettre en place. Et vous vous persuadez que tout est en ordre de marche. Et vous y croyez. Parce que mieux vaut faire l’autruche que penser à la cruelle réalité des choses. Et parce que, même si ce n’est pas du tout pour vos beaux yeux ( ?), on vous attend quelque part. Là où vous travaillez. Pas pour vous, intrinsèquement mais pour ce que vous valez. Normalement.

Et puis, pour couronner le tout, il y a ces angoisses occasionnées par ces mal-être. Se réveiller le matin avec ces impressions négatives, ça donne envie de se trouver toutes les douleurs physiques du monde. Ça signifie que ces matins qui vous envahissent sans tenir compte de rien en vous, ils sont comme ces nuits qui les ont apportés : ce ne sont pas des bonnes nuits. À mauvaises nuits, mauvais matins et bons chagrins. Des matins de deuxième catégorie comme les nuits de seconde zone.  Des moments discount. Mais le problème, c’est que comme dans certains commerces, toute nuit déjà commencée est considérée comme entièrement consommée, non échangeable et non remboursable. Il en va de même avec ces matins soldés, bradés, liquidés. D’ailleurs, à propos de liquide, ce matin, j’ai regardé par la fenêtre comme chaque matin, comme si ça allait me donner le courage dont j’avais besoin. Et je me suis retenu de pleurer pour ne pas en rajouter à toutes ces pluies de ces derniers jours. Pour ne pas faire augmenter le niveau du Peugue ni celui de la Garonne. Parce que j’en avais déjà tant sur la nuque que je n’aurais pas pu supporter cette culpabilité-là en plus. Parce que je me suis pris l’esprit dans le tourbillon de ma propre préparation pour partir au boulot et ne pas rater le tram. Et je suis parti, pour ne pas imploser. Pour oublier tout ça dans ma routine socio-professionnelle. Et ça semble avoir fonctionné. Jusqu’à demain, sans doute.