C’est étrange, je ne sais pas ce qui m’arrive ce soir, mais je te regarde comme pour la première fois… Non, pardon, je me suis trompé. Ça commence comme la chanson de Dalida et Alain Delon, Paroles Paroles mais je me suis juste embrouillé les pinceaux, mélangés les panards, mixé les panais ( ?) car je voulais seulement dire que : c’est étrange, je ne sais pas ce qui lui est arrivé, à ce mec, dans la rue, tout à l’heure mais franchement, il y a de quoi se le demander. Et je me le demande. Et je me remercie de m’être posé la question car c’est une sacrément bonne question. Presque pour un champion. Mais le mieux serait peut-être que je commence par le début ce qui n’est rien d’autre qu’un pléonasme du dimanche matin, une porte ouverte fermée à toute bonne syntaxe. En gros, je me suis préparé pour aller au marché du dimanche matin car moi, mon rituel du dimanche matin, c’est le petit marché de la place Pey Berland, pour celles et ceux qui ne le sauraient pas encore, à deux cents mètres de chez moi. Alors que pour tant d’autres, le rituel du dimanche matin, c’est la messe à la Cathédrale St André, juste à côté du petit marché. Pour moi, il n’y a pas photo, pour une fois, il n’y a pas d’hésitation, entre les hosties purifiantes, les Pater Noster et autres Ave Maria et les asperges, les fraises de Marmande et les artichauts en bouquet, mon choix est fait depuis longtemps. En plus, ça permet de prendre l’air. Alors qu’à la messe, on s’enferme. On se reclut.

Bref, je suis allé faire mon marché. J’ai appelé mon patron vu que, comme d’habitude, j’étais en avance, afin de lui demander s’il avait besoin de quelque chose, je ne sais pas moi, des carottes pour les chiens, des artichauts à effeuiller en se récitant la prière du « je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie » et quelques autres friandises légumières ou fruitières pendant que la patronne de l’étalage finissait justement de l’installer, aidée de ses deux vendeuses. Et que Mario, à côté, lui, finissait d’ouvrir son camion de produits italiens. Il se fait appeler Mario mais son vrai prénom, c’est Philippe, je crois. Comme quoi, même sur les petits marchés, on nous ment. Comme dans les publicités. N’empêche que moi, je suis client fidèle de Mario, chaque semaine, je lui prends de quoi faire un dîner de gnocchis ou de pâtes fraîches car ce qu’il vend, c’est plutôt sympa. Et je l’aime bien, lui aussi. Et une fois la commande du patron prise, j’ai pris ma place dans la file d’attente devant les plus que cinq par jour, file d’attente qui ne s’était pas encore constituée car il n’y avait personne d’autre après moi à ce moment-là. Les autres clients sont arrivés pendant que je me faisais servir comme un prince. On a dit du mal de l’autre dame qui vend des fruits et légumes et que nous n’aimions pas, les clients présents et la marchande. On en était au bord de faire une espèce de révolution mais pas encore. On ne sait jamais, peut-être dans les semaines à venir. Je vous dirai. Ou pas.

Et je suis allé déposer la commande du patron dans la cabane des chiens, chez lui. Et je suis reparti dans l’autre sens pour rentrer chez moi avec mon sac encore bien plein de produits de saison. Et c’est là que c’est arrivé. C’est là que je l’ai croisé, le mec bizarre. Le jeune gars à l’attitude étonnante. Déroutante. Insolite. Singulière. Voire anormale. Il était devant une porte d’immeuble, son sac genre sac à dos, posé par terre et il avait une bombe dans la main et il était en train de s’asperger son jogging noir d’une espèce de produit dont l’odeur m’a envahi quand je suis passé à côté de lui. Une odeur qui aurait pu être le savant mélange d’Eau Bleue de chez Harpic WC et Champ de Lavande de chez Wizard. Un truc pas naturel du tout qui devait sans doute être un désodorisant personnel mais alors, pourquoi s’en mettre partout même sur les fringues ? Il avait un rendez-vous et son survêtement noir puait la crasse ? Si ça se trouve, il n’était pas noir, son jogging mais gris très sale. Je ne saurai pas. Je me suis mentalement bouché le nez, je déteste ces odeurs synthétiques et elles peuvent même me provoquer des maux de tête voire des migraines. En tout cas, je peux vous dire qu’il s’en est vraiment mis un paquet car même dans la rue, ça sentait très fort. J’ai dit à mes asperges, mes fraises, mes oignons nouveaux, mes poivrons et mes courgettes d’arrêter de respirer le temps que cette infection tchernobylasse disparaisse. Mais franchement, on se demande. Hein ?