Décidément, il n'y a pas que sur les coins de zinc qu'on entend les meilleures. Car dans le tram, elles sont loin d'être brèves, celles de mes compagnons de voyage.  Arrêtés que nous étions pendant près de dix minutes, le temps que le tram précédent puisse redémarrer après un souci mécanique somme toute assez vite réglé, j'entends deux voix un peu plus fortes que les autres prendre le pouvoir : une dame, le chignon rouquin, entre trois âges, jupe longue et sombre dont on se demande encore s'il s'agissait de sa couleur d'origine et un grand noir aux cheveux gris, toujours souriant, la voix réconfortante comme celle de l'oncle Ben's. Plus cool qu'elle, ça, ça ne fait pas un pli.

Après avoir râlé pendant un certain temps, elle se tut lorsque le tram redémarra et ce que j'entendis alors fut un festival qui me donna envie de rire et ce fut bien difficile de ne pas le faire devant eux. J'ai donc beaucoup réfréner. Ce n'est pas bon de refouler, aurait dit un psy mais bon... y a des moments où c'est difficile de rire devant des gens qui vont se douter que c'est d'eux qu'on pouffe.

Lui : « Tu sais, il devait y avoir des grèves, alors si ça se trouve, le tram devant, il a fait grève dix minutes et comme ça, il a sa conscience pour lui. » Elle : « Sans doute mais je suis plutôt sûr que le mec aux aiguillages, enfin, tu sais, là-bas, à la tour de contrôle, il a dû laisser son doigt sur un bouton et ça a tout bloqué tout occupé qu'il devait être à discuter avec ses collègues ou pire, au téléphone, avec sa femme. Ou un copain, plutôt. » Lui : « Tu exagères toujours... » Elle : « Non, je sais comment ça se passe, je suis fonctionnaire moi-même, alors on ne me la refait pas, à moi... »

Le tram redémarre. « Il a dû revenir de pisser, le mec de la tour de contrôle. Il aurait pu attendre, je vais être en retard à mon rendez-vous ! » s'est-elle de nouveau exclamée. Le monsieur, collé derrière elle, sa canne à la main (car il boitait, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas cherché à dire), il ne pouvait pas faire autrement que sourire à son chignon. Il devait bien l'aimer, vraiment.

Et en arrivant au bout du pont de Pierre, on a la Porte de Bourgogne. Elle : « Je me suis toujours demandée pourquoi "Porte de Bourgogne ?" Pour moi, elle ressemble à la porte de Brandebourg et en plus, celle de Brandebourg, c'est la plus grande d'Europe, c'est la plus belle et c'est la première. Elle doit dater de 1793, Voltaire et tout ça et toutes les autres, ce ne sont que des copies comme les Vuitton ou les Cartier mais ça n'a rien à voir avec l'original. En tout cas, moi, je n'aurais jamais baptisé cette station Porte de Bourgogne. » Lui : « Parce qu'elle est près de la Porte de Bourgogne ! » Elle : « Eh bien, qu'on change le nom de cette porte. On n'a qu'à l'appeler Petite Porte de Brandebourg ! »

Moi, je suis descendu un peu plus loin, deux stations après, à celle qui s'appelle Sainte-Catherine. Et on se demande pourquoi elle ne s'appelle pas Saint-Pétersbourg ou Sainte Hildegarde, tout compte fait. Ou carrément, Lorelei. Comme ça, on resterait dans le ton.

Y a des jours, on a beau vouloir se concentrer, ce n’est pas possible. Et on a beau vouloir s’en foutre, on se sent obligé d’écouter. Alors, j’ai posé mon livre qui pourtant, me passionnait bien plus que ces deux-là et j’ai continué de les écouter sans les regarder vraiment. Je me rattraperai tout à l’heure pour mon deuxième film au cinéma de la journée. Pour tenter de terminer le livre que j’ai pas pu finir dans le tram.