En revenant du boulot, hei hi, hei ho, entre la pénultième et la station qui est celle de chez moi, j’ai compté 79 personnes immobiles ou marchant dans le sens ou le sens inverse du tram. Je n’ai pas compté ceux qui s’apprêtaient manifestement à croiser la route. J’en ai vu de toutes les formes, de toutes les couleurs et de tous les sexes. C’était assez amusant de constater que certains portaient encore des vêtements d’hiver et arboraient des écharpes autour de leur cou malgré la chaleur et le soleil de ce printemps bien parti.

J’ai vu un seul fauteuil roulant et je me suis dit qu’il était largement inférieur en nombre mais que ça n’avait aucune importance car sinon, le trottoir serait devenu impraticable. Ou alors, il aurait fallu faire un couloir de fauteuils roulants. Il s’agissait d’un homme. Mais il allait dans le même sens que le tram et il était alternativement en vue et caché par les voitures en stationnement, donc, je n’en sais pas plus sur lui. Je n’ai pas vu son visage. Je ne sais rien de lui. Je ne saurai jamais rien de lui, à tous les coups. Mais j’ai vécu sans lui jusqu’à présent, je pense que je peux continuer ainsi.

J’ai vu des touristes espagnols. Ils étaient six. Probablement trois couples en séjour bordelais car j’ai eu le temps de repérer ce que tenait l’un d’eux dans ses mains. Un guide de voyage. Et les cinq autres étaient autour de lui et écoutaient ce qu’il devait être en train de leur expliquer ou que sais-je encore. Je pense qu’ils étaient trois couples mais si ça se trouve, pas forcément. Peut-être deux couples et deux célibataires mixtes. Ou un seul couple et quatre célibataires mixtes. Comment sais-je qu’ils sont espagnols. Il y en a pas mal en ce moment sur Bordeaux. ¡ Olà, que tal ! Et une chose est certaine, ils ne sont pas asiatiques. Sinon, je l’aurais vu. Même en roulant vite.

J’ai croisé le toujours même bonhomme d’une grosse soixantaine d’années, fidèle au poste devant chez Eurodif, faisant la manche et disant bonjour systématiquement à tous les gens qui passent. J’ai même remarqué que si je passe sept fois devant lui, il me dira bonjour sept fois. Et moi, je tourne sept fois ma langue dans la bouche pour ne pas lui dire qu’il me l’a déjà dit. Ça ferait chefaillon en train de reprendre un employé qui n’est pas attentif. « Mais monsieur Coulard, vous me l’avez déjà dit plusieurs fois depuis ce matin, soyez un peu concentré, que diantre ! » Non, je ne peux décemment rien lui dire. Ce serait déplacé.

Et enfin, mon regard a heurté celles et ceux qui voulaient monter dans le tram quand celui-ci s’est progressivement arrêté à la station Ste Catherine. Qui se sont bousculés au point d’en obstruer la porte coulissante devant laquelle j’étais, prêt à sortir. Et qui ne semblaient pas vouloir bouger d’un orteil au cas où ils ne pourraient pas monter dans la rame s’ils ne s’éloignaient ne serait-ce que d’un pouillème de iota. Alors, je me suis transformé en incroyable Hulk et je les ai tous massacrés. En Godzilla et je n’en ai fait qu’une bouchée. Et je suis vite monter me laver de tout soupçon.