On vit une époque formidable mais je me pose régulièrement la question si je n’aurais pas été autant heureux voire plus si j’avais eu dix, vingt ou trente ans de plus et si je n’avais vécu que dans une société normale, humaine et sans trop de technologie. Bien sûr, je suis le premier à profiter d’Internet, même si je m’en suis bien calmé ; je suis le premier à me servir de mon smartphone pour faire un Scrabble ou prendre des notes au lieu de le faire sur un bout de papier volant ; je suis le premier à utiliser et à ne plus pouvoir me passer de nombreux outils modernes. Mais bon…

Je me souviens, il y a trente ans, avant que je ne commence à me mettre sur un PC pour des raisons personnelles, j’avais toujours un carnet et un stylo sur moi pour prendre des notes, j’écrivais des poèmes, des histoires d’amour, je m’inventais des vies secrètes, je me créais mes propres légendes, j’étais heureux au moins dans mes vies parallèles, je rêvais, je vivais en douce et je vibrais de toutes ces émotions fortes, pimentées mais solitaires. J’avais un appareil photo classique et je prenais beaucoup de photos mais sans exagérer et je n’aimais rien tant que les découvrir, après leur développement.  

Aujourd’hui, je prends beaucoup de photos, avec exagération, je le sais mais je m’en moque, le numérique me donne les moyens de gaspiller, je fais moins d’albums qu’auparavant, non, au contraire, je compile, je stocke et je sur-stocke. Je n’en peux plus, si je veux bien être objectif mais j’en veux toujours plus. Comme une course à l’exploit, au record du monde. Je me noie dans tout ça. Alors, je tente de me modérer un peu dans mes heures sur la toile, j’essaie de ne pas choisir le smartphone et surtout, de ne pas, de ne jamais oublier de prendre un livre pour le tram. J’y arrive car j’aime vraiment trop la lecture pour abdiquer.

Il y a près de deux ans, j’ai décidé de restreindre mon temps sur Internet, de m’interdire d’y passer des heures, d’aller sur tous les sites surtout les pires, ceux qui sont chronophages et qui, finalement, nivellent chaque intelligence vers le bas. J’ai pourtant ouvert ce blog, il y a presque un an, parce que ça me permet d’écrire tous les jours, avec certaines contraintes dont je suis le seul à avoir connaissance. Une sorte de discipline littéraire, lointaine cousine oulipienne. Et voilà, j’aime les choses de la vraie vie, les plaisirs du quotidien (devenus du quotidien) comme le cinéma, où je suis abonné, comme la cuisine et essayer d’aller trois fois par semaine à la salle de gym.

Aussi, quand je vois tous ces gens connectés sur leur smartphone, dans le tram, dans la rue (au point qu’ils ne regardent plus où ils marchent et j’ai appris à les éviter) ou ailleurs, que sais-je encore. Et quand je vois que désormais, on ne peut plus a priori vivre sans ces technologies, ce qui est un gros mensonge pinocchien, quand je vois qu’on n’en peut plus de tout ce consumérisme mais qu’on s’en fout, on fait avec et on s’y habitue, je me dis qu’on n’a pas encore touché le fond mais qu’on n’en est pas loin. Et j’appréhende un peu la vie future qui m’attend, vie dans laquelle, je ne me sens déjà pas très à l’aise et les années qui viennent n’arrangeront rien.

Je me dis que je ne peux pas vivre sans ces dizaines de chaînes de télévision, sans avoir un téléphone portable en permanence sous la main au cas où, sans mon ordinateur portable ou ma tablette car j’ai toujours besoin de consulter quelque chose mais avant, j’avais le Quid et les dictionnaires, pour ça. Aujourd’hui, j’ai toujours des dictionnaires à la maison, plusieurs dictionnaires mais ça ne suffit plus, je me suis habitué à tout avoir instantanément sous la main et de façon très facile. Trop facile. Tant pis, je continuerai de faire avec mais je vais me surveiller de très près. Ne pas lâcher prise et ne pas me laisser avoir. Être ou avoir.

Mais parfois, souvent, je me dis que si j’étais, si nous étions tous comme avant, quand c’était mieux, comme on dit quand on est dépassé par les jeunes générations qui nous poussent du coude et nous montrent du doigt en haussant les épaules. De toute façon, je sais que je suis ringard pour eux même si je ne fais pas mon âge. Mais je ne les envie pas. Je n’aimerais pas être comme eux, ne pas avoir vécu tout ce que j’ai vécu, parfois peut-être difficilement mais avec quelque chose qui peut-être manque à tous ceux qui sont connectés à la technologie mais qui sont déconnectés avec la vraie vie : l’enthousiasme, l’étonnement et la curiosité. Mes trésors.