« Je sais. Qui dont ne l’est pas ? ! Quelle terrible présomption de vouloir être autre chose.  Mais écoute : j’ai été traité comme une personne à part pendant si longtemps et j’ai essayé de toutes mes forces d’être quelqu’un de spécial, en vain, je ne suis pas exceptionnel, je suis assez intelligent mais pas brillant, je ne suis pas d’une grande spiritualité, je n’ai pas vraiment d’objectif ? Je crois pouvoir supporter ça mais je ne suis pas sûr que les gens qui m’entourent le puissent. » Que les gens qui m’entourent… je ne suis pas sûr que les gens qui m’entourent…

C’est vraiment très difficile de se concentrer pour lire dans le tram, parfois, quand il y a des jeunes en bande, quand il y a des gens qui se parlent fort entre eux, quand il y en a qui imposent la musique qu’ils écoutent, quand il y en a qui ont des enfants qui sont sourds mais pas muets et quand il y en a qui téléphonent comme s’ils étaient sur une île déserte. Comme si ça pouvait concerner et intéresser tous les autres, autour d’eux. Comme si leur vie quotidienne méritait d’être connue et reconnue. C’est ainsi. Je regrette seulement de ne pas être un savant mélange de Teddy Riner et de Gérard Depardieu, d’un point de vue physique, le tout, combiné à la mentalité d’un Robocop mal dégrossi.

C’est ce que Peter attend de l’art. Cette maladie de l’âme, cette impression d’être soi-même en présence de quelque chose de magnifique et d’évanescent, de quelque chose (de quelqu’un) qui brille à travers la fragilité de la chair, oui, comme la déesse-putain de Manet, une beauté débarrassée de sentimentalité parce que Mizzy est (n’est-ce pas ?) un dieu-putain à sa manière – il serait bien moins fascinant s’il était le personnage bienveillant, brillant, spirituel qu’il dit vouloir être. Un dieu-putain bienveillant… un dieu-putain à sa manière… qu’il dit vouloir être… bienveillant… s’il était le personnage bienveillant, brillant, spirituel qu’il dit vouloir être…

Hier, le monsieur obèse qui est entré à la station Bois Fleuri, était au téléphone. Il ne criait pas mais parlait avec une intensité que n’auraient pas reniée les architectes du théâtre d’Épidaure ou du Baptistère de Pise. À l’entendre parler aussi haut et fort, on se demande pourquoi on a inventé la sono, les haut-parleurs et les micros. Avec lui, pas besoin de tout ça. Et en plus, sa conversation était d’une banalité affligeante. « Je sors du Pôle Emploi et bon, ça y est c’est fait, maintenant, je rentre à la maison. » Oui, et alors ? « Ah si, je ne t’ai pas dit mais j’ai un peu maigri car je mange moins mais ma sœur, elle n’a pas perdu un gramme. Il faut dire qu’elle ne se prive de rien mais comme elle vit seule… » Je me suis retenu de lui dire que hé, le gros, on s’en fout !

Quand le film est fini, Rebecca va dans la cuisine chercher le dessert. Peter et Mizzy restent assis dans le canapé. Mizzy passe un bras amical autour des épaules de Peter. « Hé » dit-il. « J’adore ce film » déclare Peter. « Tu m’aimes ? » « Chut » « Fais juste un signe de tête » Mizzy chuchote : « Tu es un beau mec. » … Mizzy chuchote : « Tu es un beau mec. » … … … Un beau mec ? Que signifie un mot comme mec pour un garçon comme Mizzy ? … Pour un garçon comme Mizzy ? … … … Peter dit doucement : « Je ne suis pas un mec. » « D’accord, tu es seulement beau »… Je ne suis pas un mec. D’accord, tu es seulement beau… Je ne suis pas un beau mec… Je ne suis pas un mec. D’accord, tu es seulement beau.

Et cette dame avec un sandwich entamé à la main, avec la trace de la dernière fois où elle l’avait mis à la bouche, probablement un moment où il ne lui a pas été possible de parler car un(e) avait dû prendre la parole à sa place, à l’autre bout du fil, et cette dame, donc, qui marchait dans l’allée du tram. Quand elle s’est remise à parler, ce fut aussi haut et fort que le gros. Mais elle, avec un accent genre espagnol ou portugais. « Non, je te dis qu’avec ça, il faut faire du riz blanc sinon, ça ne sera pas bien. » Tout le monde la regardait, obligé d’entendre  et de participer à ses soucis d’intendance culinaire. Eh, Conchita, on s’en bat les orphelines, de ton repas du soir !

Il sait maintenant. Il a envie, besoin, d’accompagner ce geste immoral, irresponsable. Il veut laisser ce garçon marcher vers sa propre destruction. Il veut commettre cet acte de cruauté. Ou (version plus douce, plus aimable) il ne veut pas réaffirmer son allégeance à l’univers du raisonnable, de tous ces braves gens qui endossent des responsabilités, fréquentent les réceptions utiles et nécessaires, vendent de l’art fait de planches et de chutes de moquette. Il veut, du moins pendant un certain temps, vivre dans cet autre monde plus sombre – le Londres de Blake, le Paris de Courbet…  Affirmer son allégeance à l’univers du raisonnable… C’est où déjà qu’ils s’embrassent ? C’est à quelle page ? Ah oui… page 231 : Peter se tient en silence à côté de lui. Mizzy se tourne vers lui, lui offre un sourire mouillé de larmes. Et puis, oui, ils s’embrassent.