« Et soudain, Chantal se figea… » C’était la première ligne de la page de gauche que lisait ma voisine, dans la salle d’attente du docteur Hellali. Nous n’étions plus que tous les deux, elle et moi quand mon regard fut attiré par le bouquin que tenait cette femme un peu forte. Il m’est apparu si étrange que quelqu’un d’autre que moi vienne lire un roman dans une salle d’attente où traînent des revues par dizaines, des revues à tendance médicales mais surtout, des magazines people avec force potins, car, pour les potins, toujours on y revient et je me faisais toujours l’effet d’être un mec à part avec ma manie de venir attendre avec un livre dans les mains.

« Et soudain, Chantal se figea… » C'est tout ce que j’ai su lire à la dérobée, discrètement, sans en avoir l’air car je trouve ça plus jubilatoire de le faire en douce que franchement. Mais à peine avais-je eu le temps de lire ce début de phrase qu’elle ferma son livre et le posa sur la chaise à côté de celle sur laquelle elle était lourdement assise. Elle se leva, le bouquin face recto contre siège et se dirigea vers les toilettes. C’est à ce moment précis que mes narines eurent vent de certains relents de transpiration. Je me suis alors senti sous les aisselles, carrément, et, soulagé de constater que cela ne venait pas de moi, j’hésitai un instant entre rester à ma place ou aller me mettre plus loin, un peu à l’écart de toute odeur désagréable qu’occasionnerait son retour.

En même temps, j’étais un peu obnubilé par le livre qu’elle lisait et je n’en pouvais voir le titre ni le nom de l’auteur ni même la collection. Probablement un de ces romans à l’eau de rose mais je reconnais que mieux vaut ça que rien, c’est certain. Une vague photo d’auteur, une femme, était en quatrième de couverture, mais je ne pouvais pas bien voir. Il faut dire aussi qu’avec mes problèmes de vue, je ne pouvais pas jouer les inspecteurs gadget comme ça, rien qu’en claquant des doigts.

« Il y a trop de gens qui t'aiment et tu ne me vois pas… » Un bruit de chasse d’eau, une porte qui se déloque et qu’on ouvre. Des pas et la voilà qui surgit presque de nulle part, certainement fort apaisée et soulagée d’avoir vidé sa vessie mais toujours aussi forte. Elle revint évidemment s’asseoir à la place qu’elle avait délaissée quelques instants, sur la chaise à côté de la mienne et elle reprit son bouquin, après un bref regard et un demi-sourire en ma direction comme pour me dire qu’il en prenait du temps, le patient qui était en ce moment avec le toubib. Je n’ai pas accepté d’être son complice et je n’ai opiné de nulle part. Pas même du bonnet.

Les effluves âcres avaient réapparu. Je me suis fait une réflexion un peu idiote : est-ce que les personnes un peu fortes ne sont-elles pas plus sujettes que les autres à de fortes sudations surtout axillaires ? Ou peut-être n’était-ce qu’une question d’hygiène. Mais je ne pouvais plus changer de place, ça aurait été désobligeant. Prendre son mal en patience dans la salle d’attente d’un docteur… je sais faire. « Je ne sortirai pas indemne de cet amour avec toi » Je n’avais pas tout de suite reconnu Hélène Ségara, dans la radio que le docteur Hellali diffusait en musique d’ambiance, émanant d’une radio nostalgique et ça m’agaçait un peu car déjà que cette femme un peu grasse sentait fort mais si en plus, vous devez subir une radio commerciale en simili sourdine, comment voulez-vous vous concentrer sur votre propre lecture ?

De plus, je ne pouvais faire autrement que penser à cette pauvre Chantal. Je ne sais pas qui elle était, certainement un des personnages importants de ce roman. Mais je me suis dit qu'elle avait un sacré pouvoir,  pour que sa pétrification agisse ainsi sur la lectrice. Puis, la précision de la soudaineté dans l'action de se figer, m'a rendu perplexe. J'imaginais une Chantal, qui au contraire, prendrait tout son temps pour se figer, comme un lac de montagne, l'hiver. Non. Impossible, un humain ne peut pas se figer si lentement. Alors vraiment, le "soudain" était incongru. « Tous les mots d'amour que je sème tu ne les entends pas » Espérant trouver une vague réponse à ce début d’obsession, je décidai de jeter un coup d’œil en biais, comme négligemment, vers le livre de la grosse dame et je picorai une phrase au hasard en espérant savoir le pourquoi du comment pour Chantal.

« Chantal ramassa le montant de ce que l'étranger avait consommé. » Outre le verbe "ramasser" qui prend une esthétique toute particulière pour peu qu'on le conjugue, j'ai trouvé cette phrase d'une laideur sans nom. Mais j'étais content que Chantal se sente mieux. Elle devait être serveuse, vraisemblablement. Et j'étais rassuré que ses malheurs, quels qu'ils soient, lui aient permis de garder son boulot. Ouf ! Chantal pouvait aller faire les soldes, maintenant, avec son pourboire en poche ! Oui parce qu’en plus, en bruit de fond, venant de la rue Sainte Catherine, il y avait la foule des grands jours, en ce moment, une semaine après la fin des soldes mais quelques jours après le début des vacances scolaires. Tout ça avait tendance à m’énerver légèrement mais bon, je me devais de rester calme et le plus tolérant possible. Je me devais d’être zen. Un véritable jardin japonais.

« Il y a trop de gens qui t'aiment qui tournent autour de toi » Le patient précédent venait de sortir, le docteur Hellali passa la tête par l’entrebâillement de la porte de la salle d’attente et il me fit signe de venir le rejoindre. Je me suis levé, pas fâché de quitter ma voisine mais un peu contrarié de ne pas en savoir plus sur cette Chantal. « Bonjour, Stéphane, qu’est-ce qui vous amène ? » « Bonjour docteur, ben voilà… » Et je suis entré dans son cabinet, il ferma la porte et j’allais enfin pouvoir parler de mes problèmes.

« Il y a trop de gens qui t’aiment… »