Je ne sais pas comment ça m’est arrivé mais je me retrouve saucissonné, entravé, attaché par les poignets et les chevilles à une espèce de grosse branche d’arbre. Est-ce une branche de frêne ou de chêne ? À moins que… hêtre ou ne pas hêtre ? Quoiqu’il en soit et en plus, je n’arrive  pas à ouvrir les yeux et pour cause : on me les a bandés. Pas avec du tissu, non. De mes presque ténèbres, ça me fait penser comme à une grande feuille de bananier. Et je sens qu’on m’emmène. Je suis à l’horizontale. Mes articulations me font mal. Je suis balloté dans tous les sens. Je ne peux rien dire car j’ai aussi un bâillon sur ma bouche, très sèche. Je ne sais rien, je ne peux rien dire pas même me plaindre. Ni contester. Ni me débattre. Je subis tout, empreint d’une angoisse croissante : que va-t-il m’arriver ? Où suis-je donc tombé ? Si encore j’arrivais à me souvenir de quelque chose mais non, rien de rien.

Je sens qu’ils sont plusieurs. Peut-être parce que je suis entravé et que tous mes sens sont à l’affût. Mais ils sont forcément plusieurs. Ne serait-ce que pour me porter. Et ce n’est pas parce que je ne suis pas un gros gabarit mais bon, sur la longueur, même si je ne suis pas totalement étiré, mettons sur un mètre vingt ou un mètre trente. J’ai aussi très mal au cou. Et je ne sais même pas si je suis habillé ou non. J’espère que oui mais comment le savoir ? Comment le savoir ? Je n’ai pas froid et je ne sens rien d’autre que ma transpiration, un peu excessive mais justifiée car mon exsudation est aggravée par la peur. Il faut que je réfléchisse calmement : autant que je m’en souvienne, je portais mes jeans bleus et mon tee-shirt de Cordoba, d’un bleu plus soutenu. Pas très serré mais un peu moulant. Mon Dieu, faites que je ne sois pas tout nu ! Et que j’ai un slip propre !

Ah, ça me stresse ! Combien sont-ils ? Combien peuvent-ils être ? Et pourquoi on ne me dit rien ? Je n’ai pas les oreilles bouchées car j’entends des bruits. Tiens, ne serait-ce que celui qu’ils font en marchant. Comme si nous étions dans une forêt. Mais si, vous savez, quand on marche sur des brindilles, des feuilles mortes et du bois tout aussi mort. Et sec. Même quand il a plu, ça fait ce bruit-là. Oh non, j’espère qu’on n’est pas dans une forêt africaine, dans la brousse, avec tous ces animaux dangereux. Qui sont ces serpents qui vont siffler tout près de ma tête ? Et je ne veux pas qu’il y ait des scorpions, je ne m’entends bien avec eux. Et pas d’araignées venimeuses et poilues non plus, s’il vous plaît. Je ne sais pas ce qu’on veut que j’avoue mais je dirai tout si on ne me met pas au milieu de toutes ces petites bêtes qui pourraient manger la grosse. Je les déteste et j’en ai une peur jaune.

Je ne sais pas pourquoi mais je n’arrive pas à sentir quoique ce soit. Ça ne me donne aucun indice. Hormis peut-être une vague odeur comme celle d’un bâton d’encens. Mais pas d’odeurs naturelles, celles des dehors, celles des grands espaces. Et en plus, ça ne bouge plus. Comme si j’étais posé sur une couche. Ce qui est déjà plus confortable mais je ne sais pas si je suis toujours dehors ou si je suis dans un endroit clos. En parvenant péniblement à entrouvrir un œil, péniblement et lourdement, j’aperçois comme une lumière vive et forte. Est-ce le soleil qui brillerait de deux couleurs : vert et rose ? C’est étrange. Mais je sombre de nouveau dans une espèce de sommeil lourd comme un sommeil sans plomb sous un soleil de plomb. Jusqu’à ce qu’on vienne me réveiller. Qui est-ce ? Est-ce un sorcier ? Avec une barbe et des lunettes ?

Oui, c’est évidemment un sorcier avec un masque de barbu qui porte des lunettes. Il s’approche trop près de moi avec ses flèches comme des brochettes géantes. C’est ça, je vais finir ma vie rôti dans un feu comme si j’étais un méchoui. J’ai si chaud ! Et c’est quoi ce bruit de moteur pas ou pu régulier ? Un barbecue électrique ? Non, je ne veux pas finir comme ça ! Non ! Je sens la première pique dans le pied gauche avant celle dans le pied droit. Et une autre dans le poignet droit avant celle dans le poignet gauche et celle sur le haut du crâne. Quelle horreur. Et au dernier moment, celle en haut du nez, presqu’entre les deux yeux. Nooooon ! Adieu vaudou, vache folle et cochons couvés ! « Je vous ai fait peur ? Je suis désolé mais vous dormiez ! » Il ne le dit pas mais je suis sûr que j’ai ronflé. « Relaxez-vous, je vais vous retirer les aiguilles » Moi, je ne suis pas d’accord, je vous dis que je sens les piqûres de l’acupuncteur. Même s’il fait attention à ne pas me faire mal. Mais qu’est-ce que j’ai écrasé pendant la séance !