Ce matin, je me suis levé, encore et toujours. Comme d’habitude. Sauf que moi, je n’ai bousculé personne et c’est bien là mon problème. Non, les autres disent que c’est bien là, mon problème mais ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ils parlent, ils parlent, ils parlent. Ils ne savent pas qui je suis vraiment. Non, je ne suis pas fou. Je sais qui je suis. Et je vaux bien mieux que ce qu’ils m’ont reproché, l’autre fois. Mais l’autre fois, c’est un autre jour, un jour passé, un jour qui ne reviendra plus. J’aime quand les choses ne reviennent plus. Quand on passe à d’autres. Et ce matin, c’est encore un matin qui ne reviendra plus non plus. Disparu. Je suis content de vivre ça. C’est pour ça qu’ils pensent que je ne suis pas normal. Ça me fait sourire. C’est la seule chose qui me fait sourire. Les choses qui ne reviennent plus. Plus jamais.

J’ai regardé par la fenêtre, plusieurs fois, avant de descendre de chez moi dans la rue. Sans faire de bruit dans l’escalier. Je ne prends pas l’ascenseur, ça me fait transpirer. Je n’aime pas quand je transpire. Je trouve ça dégoûtant. Et je n’aime pas les choses dégoûtantes. Et ça me donne les mains moites et comme j’avais pris le plus grand de mes couteaux de cuisine, avant de partir, je ne voulais pas prendre le risque qu’il glisse dans mes mains. Mes mains moites. Je m’arrange toujours pour ne pas avoir les mains moites. Et dans l’escalier, je n’ai jamais les mains moites. Alors, je suis descendu à pieds. Le couteau bien caché mais tout proche de ma main pour que je puisse le saisir rapidement quand ce serait le moment voulu. J’aime bien les moments voulus. Voulus par moi. J’aime moins ceux voulus par les autres. C’est mieux quand c’est moi qui décide.

J’avais déjà entendu et vu tous ces jeunes noctambules enivrés qui faisaient du chahut dans la rue, depuis ma fenêtre mais comme il faisait nuit un peu opaque, je n’ai pas bien vu. Je savais que c’était le bazar. Je ne dis pas que c’était le bordel parce que « bordel », c’est un mot qu’ils n’aiment pas quand c’est moi qui le dis. Alors, pour tromper leur vigilance, je dis « chahut » ou « bazar ». J’aime bien tromper leur vigilance. Passer inaperçu. Qu’on ne se souvienne pas forcément de moi. Ou alors, comme d’un mec banal. Ça me permet de mieux me glisser subrepticement autour d’eux. De les regarder comme si j’étais un chat. Je suis nyctalope. C’est une de mes forces. J’aime bien avoir de la force mais je sais, je savais, ce matin, que c’était surtout parce que j’avais mon couteau de cuisine sur moi, que j’étais fort. Et puissant. J’aime bien être fort et puissant.

Je ne me suis pas attardé sur ces jeunes en délinquance nocturne et en déliquescence alcoolisée. Ils n’en valaient pas la peine. Je ne suis pas un chasseur qui chasse n’importe qui, n’importe quand, n’importe où et n’importe comment. Je ne fais jamais n’importe quoi. Je n’aime pas quand tout est n’importe. Ça me rend nerveux. J’aime que les choses soient bien faites. Et qu’on ne m’embête pas.  Et dans le tram, qui est arrivé très vite, j’ai été tranquille. J’aime qu’on me laisse tranquille. Comme ça, je peux lire et ça m’évade. J’aime bien m’évader. Et le livre que je suis en train de dévorer, en ce moment, c’est l’histoire d’un psychopathe pas comme les autres. C’est drôlement bien. Et comme moi non plus, je ne suis pas vraiment comme les autres, je le comprends, Toyer. Et j’ai pu lire, donc, avec la sensation délicieuse de sentir le couteau, tout près de moi. À portée de main.

Le trajet s’est déroulé sans incident. Je n’en suis pas revenu quand j’ai vu que nous n’étions plus qu’à une station de mon arrêt. Pour aller travailler. Et là, il me reste deux ou trois cents mètres à finir à pieds, parfois dans la pénombre parce que les lampadaires municipaux ne sont pas allumés. Et ce matin, je savais que ce serait encore plus sombre. Encore plus ténébreux. Ça ne me dérange pas quand c’est ténébreux et que j’ai mon couteau prêt à servir. Et comme je m’y attendais, il était là, innocemment présent mais trop présent. Et je savais que j’allais devoir agir vite. Je l’ai sorti de ma poche à une vitesse qui l’a pris de court et je lui ai fendu l’air, je l’ai coupé en morceaux. Je n’en ai laissé que des débris négligemment un peu partout. Je savais que je ne risquais rien et que, bien au contraire, je rendais service à ceux qui me suivraient un peu plus tard. Je l’avais vu depuis ma fenêtre que ce matin, en plus de faire encore bien nuit, il y avait un brouillard à couper au couteau.