Y en a qui parlent de leurs vies antérieures comme s’ils étaient le dernier maillon d’un chaîne, ce qui, à mon goût relève d’une prétention crasse. D’autant que souvent, jadis et naguère, qu’ont-ils été d’autre que moine bouddhiste au Boukistan, conseiller spécial de Neferhotep 1er pendant la XIIIème dynastie ou encore filet mignon dans l’assiette du très gourmet Henri II. Mais, surprise, surprise, jamais personne ne s’est découvert une vie antérieure pendant laquelle il était misérable de la Cour des Miracles à Paris ou encore, Cendrillon mais sans le bal, la citrouille ni le prince charmant. Que de prétention, finalement, au vu de tout cela !

Et moi, alors ? Oui, moi, au milieu de tout ça, qui suis-je donc ? Qui ai-je pu être ? Quelque part, à vrai dire, je m’en fous un peu. Surtout si c’est pour avoir été dans la peau de quelqu’un de peu reluisant. Non, moi, ce qui m’intéresserait vraiment, c’est de savoir qui je serai. Oui, vous m’avez compris : qui je serai dans une vie postérieure. Parce que, si ça se trouve, je ne suis pas le dernier maillon d’une chaîne en cours de construction mais le premier. Parce que j’aime bien être le premier en tout et pour tout.

Et il plaît à ma seigneurie d’imaginer que dans un peu plus d’un siècle, pourquoi pas deux, quelqu’un ou quelque chose (serons-nous encore des humains ou serons-nous devenus des humanoïdes ?) sera en thérapie régressive et découvrira qu’au début du vingt-et-unième siècle, il fut un petit français, du temps où des pays existaient encore, et qui travaillait chez un mareyeur, enculé mais ce n’était pas une vocation, putain de ses couilles, non mais c’est dingue, ce langage qu’ils utilisaient alors dans ce milieu-là.

Mais comme il n’existera plus de mareyeurs parce qu’il y aura longtemps qu’il n’existera plus de poissons, du moins, dans leur aspect actuel, il ne restera que des espèces génétiquement transformées qu’on pourra même promener en laisse car ils pourront vivre hors de l’eau. Forcément, puisqu’il n’y aura plus d’eau non plus… Des petits poissons carrés pas nés, pas bien nés.  Oui, comme tout ça, du coup, l’humanoïde pourra alors se demander ce que c’était qu’un mareyeur et ce qu’étaient les poissons et ce que signifiait « enculé. »

« Mareyeur ? C’était un métier dans lequel on achetait du poisson en gros pour le revendre aux poissonniers et aux restaurateurs. Du poisson vivant qui était destiné à être consommé. Mangé, quoi ! » répondrait le sage. « Beuark » dirait l’humanoïde « Mangé ? Quelle horreur ! » « Et enculé, alors ? Comment dire ? C’était une injure qui visait ceux qui avaient des rapports sexuels par l’anus. » « C’est quoi un anus ? » Oui, parce qu’en 2314, dans trois cents ans piles, les humains n’auront plus d’anus. Ça ne leur servira à rien puisqu’ils ne se nourriront plus que virtuellement. Ça fait froid dans le dos, non ? Et dans le bas du dos aussi, d’ailleurs. Finalement, c’est à se demander s’il ne vaut pas mieux chercher à savoir ce qu’on était avant plutôt qu’après.