Sur des flots loin d’être bleu, je dérive et j’attends la quille. Je touche parfois le fond comme la petite au pull marine, dans la piscine, avant de rebondir et de me cogner le front à la coque d’autres bateaux ivres et sous-marins verts. Quand je ferme les yeux, je ne vois que des méduses noires dont les filaments m’effraient de peur d’être encore plus contaminé par ce mal qui m’enfonce encore un peu plus profond. Et je me dis que je vais attendre une mer plus calmée-eu ou un Pinkerton viendra peut-être me secourir avant que je ne me noie dans mes propres vertiges.

Je me souviens, ce jour-là, une femme m’a chuchoté la violence de ses propres tempêtes, la difficulté de maintenir le cap, parfois et la force qu’il lui fallait pour tenir la barre et faire front au vent. Chez moi, c’est moins océanique et tempétueux mais tout aussi rugissant. Et ce matin, justement, je suis ce capitaine au long cours en proie aux souffles qui me coupent le mien. Autant en emporte l’autan. Vogue ma galère, je suis tel une bouteille vide jetée dans des flots inamicaux. Le revers de la médaille. Le dessous de la coupe vu vainqueur, bue jusqu’à la lie.

Je me suis enivré de plaisirs, hier soir. Des plaisirs terrestres de bien être avec des gens que j’aime autour d’une table plaisante et aux mille parfums. Et je me suis laissé aller à oublier comment on nage dans les eaux troubles de certaines vapeurs d’alcool. Une fois n’est pas coutume, me suis-je laissé dire. M’en suis convaincu. À peine débattu. J’avais besoin de ne plus savoir qu’il existait d’autres mondes comme autant de terres inconnues, hostiles, réelles. Je me suis laissé bercer par des flots qui me semblaient vouloir me porter aux nues.

Le réveil fut brutal, assommé que je me suis retrouvé, me cognant la tête à mes propres limites. Je ne sais pas si j’ai encore envie de me débattre pour m’en sortir ou si je ne préférerai pas me débattre pour plonger plus vite. Au fond de ce bocal probablement sans fond. Comme un puits dans lequel je trouverai peut-être une vérité mais elle ne sera certainement jamais la mienne, jamais la bonne. Je risquerai à peine de me trouver nez à nez avec mes propres doutes. Et mes angoisses les plus enfouies. C’est un jour sans fin qui a débuté, ce matin.

Je paie toujours mes bonheurs en petites coupures de mal-être. Je suis heureux au-dessus de mes moyens. Je suis bâtisseur du pire et le pire est encore et toujours à venir. Je suis le naufragé de mes solitudes. De mes propres absences, de mes fortes faiblesses. Un autre Stéphane l’a bien dit avant moi : « la chair est faible, hélas » mais moi, je n’ai pas lu tous les livres. J’ai encore des croisières à faire sur mes bateaux-livres. Sur des mers enfin calmées. Un autre jour, peut-être. Demain, pourquoi pas ? Car demain est un autre jour. Encore et encore. Un éternel retour. Un retour vers l’oubli, un retour vers un monde meilleur.