Oh, ça fait bien 40 ans que nous nous connaissons et c’est forcément l’habitude qui fait que nous sommes toujours en contact. S’il ne tenait qu’à moi, il y a belle lurette que nous ne serions plus en contact. Parce qu’il y a des fois où il vaut mieux faire confiance à sa raison qu’à son cœur surtout quand ce dernier n’y croit plus. Une mauvaise amie, c’est comme le Père Noël quand on est grand, on y croit plus. C’est comme les illusions, plus on avance dans la vie, plus on avance vers la mort, plus on est face à son destin (si tant est que…), moins on peut tout gober.

Mais on ne choisit pas toujours l’heure, le lieu et la situation. On fait avec les choses. On subit plus souvent les événements qu’on ne les provoque. Sauf quelques-uns qui ont l’art et la manière pour ça. Moi, je n’ai pas ce talent. Je n’ai pas non plus la carrure pour contrer tout ça d’un coup de petit doigt pour tout envoyer valdinguer. Alors, je fais avec. Je me suis soumis à cette amie, cette mauvaise amie, cette enquiquineuse du quotidien. La plupart du temps, je fais comme si elle n’était pas là, comme si elle n’existait pas, comme si elle n’existait plus.

Mais c’est sans compter sur elle. Cette mauvaise amie, cette mauvaise graine, cette douleur lancinante qui est comme l’antidote de mes bonheurs, cette sournoise, cette faucheuse de bien-être, elle est toujours là, tapie dans un coin de ma tête, prête à me surgir dessus à la moindre occasion et j’en suis à chaque fois le larron de la farce. Elle me donne des gueules de bois à parfois tout regretter dans cette vie. Des gueules de bois sans m’avoir permis de m’enivrer auparavant. Des gueules de bois à n’en plus finir. Pas besoin d’alcool, pour moi, je sais être malade sans.

Cette mauvaise amie, j’ai cru un moment, un instant qu’elle était partie, qu’elle s’était enfuie vers d’autres cieux. Les cieux ternes de quelqu’un d’autre, d’une autre victime innocente comme j’ai pu l’être à quinze ans, la première fois que nous nous sommes rencontrés. J’étais bien naïf alors et je dois avouer que si j’avais su, ce jour-là, je ne lui aurais pas permis de mettre la main sur moi, sur mon collet. J’aurais refusé son emprise. Mais je n’ai pas vu le pire arriver, je n’ai pas su envisager le pire, à l’époque. J’étais confiant. Et elle a tout misé là-dessus. Je me suis fait avoir comme le bleu que j’étais alors.

Oui, donc, j’ai cru qu’elle était partie, cette mauvaise amie, qu’elle m’avait oublié, qu’elle avait déménagé, qu’elle s’était trouvé une autre tête de turc à qui faire mal. Une tête de turc ou un sale truc de tête. Mais elle n’a dû que faire semblant de partir pour mieux me sauter dessus à nouveau à la première occasion. Dès que j’ai baissé ma garde. Une embuscade. Et si j’ai tenté de résister, ce n’était que pour la forme et ça n’a duré qu’un clignement d’œil. Pas un clin d’œil, oh non, juste le temps d’un clignement, pour m’éviter de pleurer car là, le jour de son retour, j’ai cru que j’allais en pleurer. Et cligner de l’œil, ça m’a permis de ravaler mes larmes. Contre cette mauvaise amie, cette mauvaise graine.