Moi, je marche dans les villes / les banlieues, les bidonvilles / sur le pavé des ports / et sur l’asphalte vil / visitant le décor / des amours difficiles

Moi, je suis l’amateur d’ombres / l’explorateur des décombres / le croiseur du grand vide / l’amant de la pénombre / le flâneur intrépide / aux fantasmes sans nombre…

Tout à l’heure, moi aussi, je marchais dans la ville. Je me le suis même dit, tout bas : je marche dans la ville. Je rentre chez moi et je marche dans les rues de la ville. Je sors d’une séance de cinéma, je ne suis pas allé à une autre malgré la tentation. La tentation. Je sortais d’un film qui m’a donné envie de respirer un peu. Non pas qu’il ait été déprimant non, j’avais juste chaud dans la salle obscure. Alors que Jean, lui, marche dans les villes, amateur d’ombres et refuse la lumière. C’est notre différence. Tout à l’heure, j’ai eu besoin de lumière. Ce fut plus fort que moi.

Moi, je suis le rôdeur pâle / loin des rues principales / dans les quartiers déserts / le petit Sardanapale / des dimanches de misère / aux douches municipales

Moi, je hante le hall des gares / à l’heure des troufions hagards / traçant des graffitis / à l’abri des regards / le dernier train parti / quand la raison s’égare…

Je marche dans la ville, fendant les flots ininterrompus d’une foule que je ressens hostile comme des bandes d’étrangers, comme des hordes d’animaux sauvages, comme des barbares incapables de me comprendre. Je marche dans la ville, fendant les groupes, fendant les familles qui de déplacent en ligne, tous les parapluies ouverts et nous sommes en deux terres inconnues. Je rentre chez moi alors qu’ils badaudent. Ils prennent un temps que je juge ne pas avoir. Je marche dans la ville, je marche seul contre tous. Dans les rues, l’âme en peine. Je veux juste rentrer chez moi.

Moi, je suis l’homme immobile / des périphéries tranquilles / le liseur de journal / au regard trop habile / debout près du canal / à ses risques et périls…

Moi, je suis celui qui drague / les chantiers, les terrains vagues / le passant dérisoire / sans portefeuille, ni bague / pressentant le rasoir / à défaut de la dague…

Je marche seul, dans la ville. Dans les rues de la ville. Fendant la pluie. Fendant les rigoles et les nids-de-poule inondés. Un sol qui se dérobe. Je suis un zig qui zague. Peu m’importe l’eau, je déteste plutôt cette foule. Je suis abrité sous mon petit parapluie, mon petit coin de paradis, mon île déserte au milieu des autres que je fuis. Une fuite. Une fuite d’eau. J’ai envie de calme. Pas le même calme que celui dont j’avais besoin hier soir. Non, juste du calme comme celui d’après une tempête. Un jour de répit. Un repos du guerrier. Je laisse les autres aller et venir. Et Jean draguer dans les rues d’une autre ville.

Moi, j’ai choisi pour seule cible /  les passions indicibles / qu’importe que j’y perde ! / je veux l’inaccessible / je cherche l’impossible / le diamant dans la merde

Moi, je marche dans les villes / les banlieues, les bidonvilles / sur le pavé des ports / et sur l’asphalte vil / visitant le décor / des amours difficiles

c/f : Pierre Philippe et Michel Cywie