« Il n’y en aura plus avant mai. Peut-être avant, mais pas beaucoup avant. » Ah bon, me suis-je étonné. Mais pourquoi donc ? Comment se fait-ce ? Qu’a-t-il donc eu ? Devant mon regard étonné, alors que je lui téléphonais, il m’a expliqué qu’elles étaient moins pleines, en ce moment, qu’il faisait trop froid et que du coup, la qualité s’en faisait évidemment ressentir et que le jeu n’en valait plus la chandelle. Bon d’accord, moi, je veux bien mais j’en avais envie, justement. Un petit plaisir en passant. Et cette possibilité de ne pas cuisiner en le faisant faire par quelqu’un d’autre, quelqu’un dont je connais les compétences et le talent. Parce que moi, j’ai essayé deux fois et je n’ai pas réussi. Du moins, pas comme lui. Les miennes, elles avaient le goût, elles avaient l’odeur, elles avaient une certaine allure mais elles n’avaient pas la texture des siennes. Alors, j’ai cherché à comprendre et je lui ai demandé, un samedi matin, alors que justement, il venait de m’en livrer, vers 6h et que je m’en léchais les babines par avance. Et même que ça faisait envie à mes autres collègues, ceux de la nuit qui, s’ils avaient su, en auraient commandé, eux aussi. Et donc, Bruno, il me disait qu’il y avait un ingrédient spécial, quelque chose de particulier et d’original que, même s’il me disait de quoi il s’agissait, je ne saurais pas l’utiliser comme lui.

C’est une question de crème fraîche ? Lui avais-je demandé ? Peut-être, m’avait-il répondu d’un clin d’œil malicieux. Je n’avais pas la tête à ça mais j’ai vite compris pourquoi cette allusion un peu salace. Mais ça, c’est une autre histoire. Je vais vous la faire courte parce que ça n’a pas un grand intérêt. C’est au sujet de la nana qui fait partie de la facturation de nuit. Elle parle beaucoup. Elle parle trop. Et elle n’a pas beaucoup de pudeur. L’intimité, elle ne connaît pas. Si vous lui mettez de l’intimité sur un plat de service avec du persil autour, elle ne sait pas ce qu’on lui présente. Et elle confie, toute en gueule, à qui veut l’entendre que très envie de ceci, que très besoin de cela, qu’un jour, elle nous surprendra tous et que tout le monde voudra d’elle et que très prête pour lui, lui et lui et un peu prête pour lui, lui et lui et lui, pas prête du tout mais que si vraiment, il n’y a personne d’autre, ma foi, mieux vaut ça que rien, ça sera toujours bon pour derrière. Et donc, Bruno, il la connaît pour l’entendre chaque matin, quand il vient chercher sa marchandise et récupérer son bon de livraison. Et il n’avait pas tort. L’association de mots « crème » et « fraîche », ça l’a émoustillée. Pas moi.

Bref, parce que, Aurélie, on s’en fout. C’est vrai, quoi. Non, en fait, la chose que Bruno met dans sa recette et que je ne saurai pas utiliser comme lui, il a fini par me dire que c’est beaucoup d’amour. Il me connaît mal, ce poissonnier. J’en sais plus sur lui que lui sur moi. J’ai déjà mangé ce qu’il sait faire mais l’inverse ne s’est jamais produit. Alors, un jour, je sais que je recommencerai pour tenter de réussir à faire aussi bien que lui. Probablement que je ne saurai pas le dépasser mais ça ne fait rien. Je serai autonome et j’en serai fier et heureux. Pour l’instant, je dois ravaler ma frustration car mon envie n’aura pas été satisfaite. J’avais envie de moules au chorizo comme seul Bruno sait le faire autour de moi jusqu’à présent. Alors, ce soit, les particules alimentaires ne seront pas celles dont j’avais rêvé pour ce samedi soir frais, humide et replié sur lui-même. Tant pis, un jour, je l’aurai. Un jour, je me vengerai. Un jour, je mangerai les miennes. Et je sais qu’alors, j’aurai vaincu une des montagnes qui se dressent devant moi. Parce que je ne suis pas seulement têtu, je suis également opiniâtre et endurant quand je veux obtenir ce que je veux. Mes propres moules au chorizo, un jour, peut-être, oui. Question de particules. Alimentaire, mon cher Watson.