Hier, alors que j’allais rendre un coffret de CD à la Bibliothèque de Meriadeck, j’étais en train de lire un long courrier reçu le midi même, un long courrier d’un ami du nord de la France, un gens de là-haut, j’en étais à la septième ou huitième page (sur 22) et j’entends deux jeunes petits merdeux (grands merdeux ?) qui parlent haut et fort car c’est tellement plus facile quand on est deux que quand on est seul face au reste du monde. Ça donne un courage qui ferait pâlir d’envie toute la bravitude des vrais héros. À chacun de choisir son camp : un héros ou un zéro. Pour le leur, pas la peine d’insister, vous aurez tous compris que c’est un double pointé. Pointé du doigt. Et pas forcément de l’index montreur et dénonciateur. Non, le majeur fera tellement mieux l’affaire pour sauver l’honneur de ceux qu’ils auront dénigrés, raillés, violemment agressés de façon verbale. Violemment mais surtout bêtement et méchamment. N’est pas Hara-Kiri qui veut ou qui peut. Le talent, ça n’existe pas dans les trams qui transportent des jeunes glands qui se prennent pour des chaînes mais qui s’entravent tout seuls les pieds dans le tapis de leur connerie. J’aurais aimé avoir le look de Teddy Riner, là, hier, pour les regarder de haut et leur imposer à ces deux freluquets, à ces deux paltoquets. Mais ça n’aurait pas suffi, il m’aurait aussi fallu avoir le goût de la bagarre pour leur faire un petit KO de leur gros chaos.  

Mais il m’est bien difficile de prétendre jouer au justicier quand on est baraqué comme un flan comme moi. Et ce, malgré mes séances de coaching avec Benoît, je n’imposerai jamais personne, je le sais. Alors, je me venge par écrit. Parce que les paroles s’envolent, dit-on et parce que les écrits restent, comme autant de cicatrices que j’aurais pu leur faire rien qu’en les castagnant d’un coup de petit doigt punitif. Un bullshit auricularien. Juste un petit coup comme ça, en passant et en passant mon chemin. Les laisser comme deux petites crottes de roquet. Et les laisser pantois. Avec peut-être la vague idée de se mettre à réfléchir mais c’est sans doute trop leur demander. S’ils ont le cerveau aussi mal gaulé que leurs jeans taille basse qui dénude l’étendue de leur Q.I. dont l’horizon s’arrête au bandeau de la marque de leur caleçon. Circulez, finalement, y a rien à voir. Pourquoi tant de haine, me demanderez-vous, au sujet de ces deux petits morveux qui ne mériteraient même pas que l’on parle autant d’eux ? Pourquoi tant de haine dans les mots inconstitutionnellement, inconditionnellement et hannetonnant, pour ne citer que ces trois-là ? Pourquoi tant de hargne et tant de colère à peine rentrée, déjà ressortie ? Parce que j’en ai marre de toutes ces incivilités, parce que je redoute la vie qui m’attend au milieu de tous ces inconnus que forme la jeunesse d’aujourd’hui. Parce que, aujourd’hui, justement, je parle comme un vieux con.

Et si je suis un vieux con, c’est parce que je n’aime pas cet irrespect méprisant comme celui des deux merdeux d’hier après-midi. Parce qu’ils n’ont pas eu le courage de le dire en face de cette femme beaucoup trop âgée pour eux. Mais qui sait, était-elle si vieille que ça, la vieille ? Ils n’ont pas apprécié qu’elle leur demande de lui laisser une place assise. Et quand elle est descendue, à Saint-Bruno, ils se sont lâchés sur son dos alors qu’ils ne craignaient rien, elle était partie. « Non mais, tu te rends compte, elle a demandé à s’asseoir, la vieille ! Sans déconner, qu’est-ce qu’elle vient foutre dans le tram ? Elle peut pas marcher à pied, ça lui fera du bien pour son machin, là, ça lui fera du cardio. Parce que franchement, à cet âge-là, on n’a rien à foutre de ses journées, on n’est pas fatigué. Alors, les places assises, faut nous les laisser. Nous, on a un rythme crevant. Je comprends pas qu’on interdise pas les trams aux vieux. Et aux vieilles. Aux petites vieilles. Je te jure, vivement qu’il y en ait plus, des vieux. C’est les pires ! » Et ainsi de suite… Je n’ai rien osé dire, je me suis contenté de les regarder fixement, en essayant de montrer que je ne trouvais pas ça drôle. Ils se croyaient drôles mais pensaient réellement ce qu’ils disaient, ils ne peuvent pas connaître le second degré, ça se voit. Et pour moi, en essayant de ne pas détourner les yeux. J’avais envie de leur dire que si on devait interdire la connerie dans le tram, ils seraient obligés de marcher à pieds, eux aussi. Comme si on pouvait marcher autrement qu’à pieds. Ça m’a rendu triste. Just fuck you, vieillesse ennemie.