Jeudi soir, demain, c’est vendredi matin et comme chaque vendredi matin, je vais attendre le tramway qui m’emmènera à Lormont Lauriers. Pour la plus grosse journée de la semaine. La plus lourde à porter puisqu’elle sera un peu comme une accumulation des trois précédents jours, interminables plus minables qu'inter, parfois. Il aura plu. Le quai sera luisant comme s'il avait été lubrifié avant l'arrivée du gros suppositoire qu'est le tramway quand il entre en station. Il règnera une atmosphère curieuse, baignée d'humidité, de point du jour et de solitude. Je serai tout seul sur le quai. Tout seul dans la rue. Tout seul dehors dans le quartier alors que tous les autres... mais où sont tous les autres ?

Le tramway arrivera trois minutes plus tard. Largement assez de temps pour un fou de se jeter sur moi inopinément, par derrière et de m'agresser. L'agresseur des vendredis matins mouillés a encore frappé. Sa victime, un honnête travailleur qui s'en allait terminer sa semaine de dur labeur est en état de choc. Une cellule de psychologie a été mise en place. On se demande ce que fait la police qui, finalement n'a pas toujours la peau lisse même si ses agents se rasent de près chaque matin comme dans les publicités pour les mousses à raser.

Le tramway arrivera et je pénètrerai dans son intérieur, bien plus spacieux à cet instant que les autres jours de la semaine, le soir, quand on trimballe mille vies condensées comme des boîtes à sardines dans un brouhaha quasiment insupportable, des milliers de portables complètement insu et de la buée sur les vitres même s'il fait beau. Demain, demain matin, ce sera différent, je serai le seul et la buée sur les vitres ne sera pas de mon fait. Elle proviendra de cette humidité environnante. Je serai le seul passager mais je n'aurai pas peur. Il y aura le conducteur, à trois mètres de moi et normalement, il a un écran de contrôle puisque toute la rame est sous vidéo surveillance.

D'ailleurs, à ce propos, je ne pourrai même pas faire des grimaces. Le traminot me verrait et je serais d'un tel ridicule que je me sentirais obligé de descendre à la prochaine en écrasant les pieds de personne et de prendre le suivant. Sauf que le suivant, il n’ira pas à Lormont mais à Cenon et ça ne m'arrangera pas parce que moi, c'est à Lormont que je travaille. Même le vendredi, jour du poisson. Alors, c'est la raison pour laquelle je ne fais jamais de grimaces dans le tramway. Même quand je suis tout seul. Comme la dernière sardine que personne n'aura voulu prendre. Par politesse. Ou par satiété. Par amour ou par pitié. Je ne sais.

En tout cas, je serai tout seul dans ce tramway aux vitres embuées dans la noirceur de la nuit qui semble vouloir rester sous sa couette. Encore une fois, je serai une proie facile si quelqu'un venait par derrière pour m'assommer ou me piquer mon sac ou exhiber je ne sais quelles monstruosités anatomiques... Approchez-vous, s'il vous plaît, je ne vois rien, c'est tout petit ! Et là, je m'imagine au commissariat en train de m'accrocher désespérément aux branches du vide de l'incompréhension du gendarme qui prend ma déposition : mais puisque je vous dis que je n'ai rien vu parce que j'étais tout seul !

Enfin, tout ça, moi je vous dis que ça ne me met pas du tout en joie, ce trajet du vendredi matin. Je ne sais pas pourquoi, mais je préfère vachement celui du vendredi après-midi. Même s'il est moins calme. Alors, je vais prendre mon mal en patience et ne rêver que d'une chose : passer ma carte d'abonné à la Connex pour valider mon retour, au soleil couchant. Quand je serai « a poor lonesome cowboy..."

Et samedi matin, je prendrai ma voiture. Comme chaque samedi matin très tôt. Encore plus tôt. Et encore plus complètement solitaire. Mais ça, ça sera une autre histoire. Et demain sera un autre jour. Et samedi aussi. Et samedi, le retour du héros ?