On croit que c'est terminé, que le beau temps revient car le dicton nous y avait bien habitués et on l'avait cru : "après la pluie, le beau temps" sauf qu'on a quand même l'impression, cette année, qu'après la pluie, la pluie. En termes de ressenti, je suis sûr que si on demande à n'importe qui dans la rue, il nous répondra qu'il n'a pas vu le soleil depuis des mois et des mois. Qu'il n'y a pas eu de printemps. Qu'il n'y a pas eu d'été. Et pas plus d'indien. Du coup, on n'a pas pu aller où tu voulais, ni quand tu le voulais et on n'a pas pu s'aimer même quand l'amour a été mort, toute la vie est restée pareille à tous ces matins, aux couleurs de la pluie : gris mouillé.
 
« Je rentre à pied. Sur le pont Alexandre III, je ne regarde pas la Seine mais les lumières de Paris. Je me saoule aux ampoules. Quand j'étais petit, je demandais à ma mère de m'emmener voir "les lumières". On prenait la voiture et on roulait dans la ville. Augustin aussi aime se perdre dans la nuit et les néons. Il aime voir les monuments s'éteindre à un moment. Comme moi, il ressent cette force d'avoir combattu la nuit. Je l'appelle. Il ne répond pas. Peut-être que je devrais m'inquiéter. Je devrais me dire que ne travaille pas et que je ne parle plus à ma mère. Non. Les lumières. Toujours. Celles qui ont le pouvoir de m'aveugler encore. Parfois, je jette un regard rapide à l'onde, trop rapide pour y voir quoi que ce soit. Quelqu'un pourrait se noyer là, maintenant, je ne le verrais pas. Ébloui. J'arrive à me sentir bien. Nos vies sont brumeuses et le jeu, c'est de les garder telles quelles. Il y a un peu de vent ce soir et, comme j'ai froid, je repars vers les réverbères du boulevard Saint-Germain. Je vais encore me cacher dans la lumière. » *

Se cacher dans la lumière, en ces temps actuels, ça relève de l’impossible. C’est comme la quête de l’inaccessible étoile. Ou se battre contre les moulins d’avant. Mais je note cette expression que je ferais bien mienne pour un jour prochain si le soleil daigne poindre car pour le moment, il ne point point. Ou si peu. Mais un jour il jouera au prince charmant, l’astre solaire et il brillera de ses milles deux pour éteindre non pas un incendie mais ce déluge d’eau de-là. Et alors, je renaîtrai de mes cendres. Nous renaîtrons de nos cendres. Nous sommes nés poussière et nous redeviendrons poussière. Et en toute logique, peut-être pleuvra-t-il sur la ville, alors. Encore.

« Quand il pleut sur Deauville, tout devient gris. Le sable, le ciel, les planches, la mer, l'horizon. Les maisons craquent, les bottes en caoutchouc grincent, les gouttes d'eau tombent sur les anoraks sombres. Rien n'est léger, même les vaches ont l'air grave... » **

Sacha m’habite. Je le déguste à petites doses pour oublier cette grisaille et me chauffer à ses lumières, à sa splendeur et à ses étincelles. Son besoin et son amour des lumières contrastent mais complètent mon envie et ma nature de mélancolies. Ma part d’ombre. Sol y sombra. Je ne me hâte pas avec lui et tant pis si les ondées me dégoulinent dessus et dedans. Je suis imperméable à tout quand je suis dans ses lignes, dans ses mots et dans son verbe. Son syntagme et sa lexie. Les méandres de sa pensée.

* pages 40 et 41
** page 64