Y a des fois, on se sent un peu Caliméro face aux événements qu'on vit mal ou pas très bien alors qu'en réalité, ils sont mineurs. Et comme il ne faut pas en abuser ni en détourner, on fait avec et on fait comme on peut même si on peut peu. Tiens, par exemple, aujourd'hui, 1er novembre, jour de la Toussaint, jour férié s'il en est, pour 99.9% de la population française. Sauf pour moi. J'ai commencé comme un vendredi normal, avec le réveil à 4h25 et j'ai sauté du lit en faisant un bond vers la fenêtre du séjour pour voir ce qui était annoncé au panneau d'affichage lumineux pour les premiers trams vers Floirac et Lormont.
 
Bonne nouvelle, en ce jour de tous les saints, un tram était annoncé à 4h55 pour Floirac. Mais pas de chance, moi, je prends l'autre direction, celle de Lormont. Celui-ci était annoncé pour 5h25. Comme ça me faisait beaucoup à attendre bêtement, comme je n'avais aucune tombe à aller fleurir histoire de m'avancer pour demain, comme je ne suis pas encore impotent, j'ai choisi de faire fissa et de prendre celui pour Floirac jusqu'à la fourche de la Buttinière et ensuite, j'aviserai. Avec un peu plus de chance, encore, il ne ferait pas froid, là-haut et il ne pleuvrait pas non plus.
 
Et donc, me voici en train de lire dans ce tram un peu bruyant, un peu énervé positif, c'est-à-dire sans agressivité et régulièrement, je jette un œil dehors pour voir où nous en sommes. Parce qu'il ne faudrait pas que je rate la station de la Buttinière et quand je peux, je regarde les affichages sur les quais et je vois que rien ne semble changer : pour Lormont, la demi-heure d'attente semble incompressible. Alors, je sais ce qu'il me restera à faire. Faire du stop : du bus stop ? Impossible, ça n'existe pas. Du corbillard stop ? M'étonnerait qu'il y en ait à cette heure matinale. De l'auto stop ? Pas très envie. 
 
Du pieds stop, alors. Oui, c'est ça. Une fois arrivé à la Buttinière, je descends du tram et je commence ma longue marche jusqu'à la station Lauriers, la quatrième en direction de la Gardette. Dans un petit matin encore bien nocturne et endormi, sauf moi. Sans avoir froid et même mieux, en ayant un peu chaud au fur et à mesure de mon avancée car comme je marche assez vite... Et pour ne pas voir le temps passer, je chante comme si j'étais en représentation. Je n'ai pas encore parlé depuis que je suis levé. Mais je suis prêt à changer.

D'abord, Made in Normandie où je fais à la fois Stone et Charden. Une répétition pour quand ma cousine voudra bien le faire avec moi en duo. Nous le jouerons un peu dramatique. J'en ai très envie. Ensuite, Annie. Et là, je m'imagine assis au piano en train de jouer au virtuose et de chanter, très simplement, sans effet "Qui pourra me donner des nouvelles, d'Annie et ses tourments, comment va sa vie, que devient-elle, elle aime vraiment..." Et je sens mon public imaginaire accroché à mes lèvres et à mes doigts, aux notes et aux intonations de ma voix. Un vrai moment de bonheur. La scène, il n'y a que ça de vrai.
 
Mais comme j'ai un peu peur que les spectateurs ne s'endorment, à cette heure matutinale, je décide de réveiller tous les esprits et tous les corps en me lançant sur "Mon p'tit loup", un rock endiablé, piano-voix et je tape dans mes mains en cadence mentalement et avec un peu de chance, je pourrai tenir jusqu'au bureau. Sinon, je me ferai faire plusieurs rappels. Pour ne pas
rester bêtement à marcher. Comme si j'avais du temps à perdre. Eh bien, j'arrive à peu près à la station Lauriers que je décide de surprendre mon public avec un titre plus rigolo.
 
Et là, je termine mon tour de chant, mon tour de marche, par Bobo Léon de Bobby Lapointe et j'appuie sur certains contre-effets afin de prendre un certain recul, tout en avançant, première à droite puis première à gauche et faire preuve d'un certain décalage. Le public est en délire. C'est un triomphe. Dans les premiers rangs, je vois beaucoup de mes collègues. Ah, les enc.., quand je pense qu'ils sont tous encore au lit mais moi, pas. S'ils savaient seulement le bonheur que c'est de chanter dans la rue à 5h30 le matin du 1er novembre.