Enfin un peu d’animation dans l’immeuble. Il y a longtemps que ça n’était pas arrivé et parfois, je reconnais, j’avoue y avoir pensé en me disant que décidément, personne ne faisait vraiment d’effort et qu’avec le genre de copropriétaires qui habitent ici, il en faudrait vraiment peu pour qu’il se passe enfin quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Un petit effort, un simple geste pour montrer qu’on existe. Qu’on existait. Eh bien, ça y est, en cette fin d’octobre 2013, c’est arrivé. Tout d’un coup, on n’y croyait pas. Ça semblait inespéré et voilà que ça arrive. Ça ne prévient pas mais ça arrive. Et tout d’un coup, l’immeuble respire différemment. Oh bien sûr, je sais que pour la majorité des résidants, il n’y aura aucun intérêt réel pour cet événement et que l’indifférence voire le je-m’en-foutisme seront de mise. Mais peu me chaut, ce qui compte, c’est qu’il s’est enfin passé quelque chose. Et donc, ça mérite d’être signalé. Un événement à marquer d’une pierre (tombale) blanche. Ne pas oublier de mettre une croix dans l’éphéméride pour signaler la chose. Au risque de l’oublier. On ne sait jamais. Le temps passe et fait son travail de sape. Qui se souviendra de ça, dans quelques mois ?

Peut-être serai-je le seul. L’unique. Le premier, forcément. Mais aussi le dernier, par conséquence. Les premiers seront les derniers, dit-on dans l’almanach pas tout à fait Vermot des chrétiens catholiques. Mais comme je n’ai aucune certitude par rapport à ça, il faudrait que j’essaie d’entrer en contact avec lui mais je ne connais pas son prénom et encore moins son nom. Je regarderai la rubrique nécrologique de Sud Ouest, à la salle de sport, tout à l’heure ou alors, je consulterai le site avis-de-deces.net un de ces prochains jours et si je trouve son nom, j’entrerai en contact avec son esprit et je lui demanderai si j’ai des chances d’être sur le podium divin, un jour. Ça m’importe plutôt beaucoup ça et ça me rassérènerait si je pouvais le savoir d’ores et déjà. Alors donc, il est mort, le petit monsieur du deuxième, face ascenseur qui vivait en location avec sa femme et son beau-frère, le frère de sa femme. Une espèce de colocation familiale. Rien à voir avec les allocations du même nom mais en tout cas, ce n’était pas idiot de partager le même plafond. Dans un immeuble de huit étages, quand on habite au deuxième, on ne peut pas partager avec qui que ce soit. Juste un plafond. Et bientôt, il sera seul sous son couvercle.

En tout cas, je le connaissais pas ou si peu. Juste de vue. Je croisais plus souvent sa femme, toujours très bien mise et son beau-frère, toujours très bien mis aussi. Et là, je suis en train de me dire que si ça se trouve, ils sont ou ils seront contents, dans quelques jours, une fois la première peine passée, de se retrouver en famille et rien qu’eux. Je dis ça, je dis rien. Mais le monsieur qui est mort, je le trouvais d’un autre siècle. Il avait des allures de quatrième république ou de dix-neuvième siècle. La dernière fois que je l’ai vu, c’est avant-hier ou le jour d’avant, je ne sais déjà plus et puis franchement, aujourd’hui, on n’est plus à ça près, la dernière fois où je l’ai vu, donc, c’est quand les pompiers l’ont emmené en fauteuil roulant, il était encore vivant et nos regards se sont croisés parmi la foule compacte des élèves de Tunon qui obstruaient l’entrée de l’immeuble. Un regard vide de tout mais un regard croisé malgré tout. En tout cas, s’il y a une chose que j’ai trouvée bien, chez feu ce monsieur, c’est de choisir de mourir la même semaine que celle de la fête du Jour des Morts. Comme ça, pour sa femme et son beau-frère, il  n’y aura pas de chrysanthèmes en plus à acheter, ceux des obsèques seront encore bons.