Eh bien oui, la petite Marguerite, elle avait d’autres idées en tête que de rester dans le champ des possibles de sa mère et de regarder le train du temps qui passe en ruminant toujours les mêmes choses, les mêmes quelques pensées que son Q. I. autorisait au reste de la troupelle (les autres femelles du troupeau.) Et elle avait des idées de grandeur, Marguerite. D’abord, consciente d’un physique plutôt avantageux, elle avait bien pensé devenir strip-teaseuse dans un bar-à-lait mais il lui faudrait trouver où. Elle avait déjà un pseudonyme qu’elle trouvait génial : Marguerite l’Effeuilleuse, ça ferait certainement son effet auprès des jeunes taurins et des vieux bœufs lubriques. En plus, avec sa poitrine généreuse qui ne demandait qu’être vue voire touchée, elle s’imaginait déjà la reine des cabarets-étables. Il lui fallait juste attendre qu’elle soit en âge de partir. Attendre que génisse se passe. Et faire profil bas auprès de sa mère qui la surveillait d’un œil morne et désabusé pour ne pas dire désenchanté. Sa mère, qui avait déjà des doutes sur les velléités de sa progéniture. Qui avait taure et qui avait raison ?

Une fois. Une fois seulement, Marguerite osa dire le fond de sa pensée et évoquer ses désirs les plus intimes et les plus fous. Partir à la ville. Être hôtesse au salon de l’agriculture, par exemple, pour commencer. Sa mère la regarda et lui murmura dans le toujours pareil remâchement : « Et pis quoi encore ? »Tu engendreras, tu vêleras et tu nourriras ton petit jusqu’à l’année suivante où recommenceras encore et encore jusqu’à ce que tu finisses par ne plus en pouvoir, c’est ton lot comme ça a toujours été le mien, de lot. » « Lot, lot, quoi ! » rétorqua Marguerite, très irrespectueuse avant d’ajouter : « Si ça t’amuse de finir en barquette dans le rayon bœuf d’un supermarché, libre à toi mais moi, j’ai des envies d’évasion et aux barquettes, je préfère et je choisis les yachts de riches fermiers. » Avant de s’en aller brouter un coin, toute seule espérant trouver un trèfle à quatre feuilles dans son carré de luzerne. Tout en lâchant une série de gaz qui allaient pourrir la couche d’ozone. Parce que la couche d’ozone, si elle est trouée, c’est bien à cause des génisses qui rêvent de liberté et qui pètent à qui mieux-mieux pour se venger.

Et pourtant, Marguerite, on ne peut pas dire qu’elle n’aimait pas sa mère. Au contraire, elle y était même très attachée. Comme toute bonne fille qui aime sa meuh-man. Sa grosse meuh-man. Que voulez-vous, c’est le conflit de génération. Aujourd’hui, les génisses de 2013, elles n’en ont plus rien à battre, du beurre. Elles n’ont qu’une envie, c’est de s’émanciper quitte à laisser leur mère dans la panade. On ne va pas en faire tout un fromage. Il faut juste savoir s’adapter et tenter de comprendre. Tout comme il faut tenter de comprendre sa mère qui est loin d’être une peau de vache. Elle a surtout peur d’une chose, sa mère : que Marguerite tombe sur un fermier malhonnête ou un taureau mal dégrossi. « Tu ne sais pas ce que c’est encore, toi, la traite des blanches ! » lui avait-elle pourtant dit afin de la mettre en garde. Sa mère, elle rêvait d’un métier dans l’enseignement, pour Marguerite. « Tu pourrais parler comme une vache espagnole, ça, ça aurait de la classe ! » Mais non, Marguerite, elle voulait montrer ses tétons. Qu’elle avait très jolis. Comme son arrière-aïeule Valentine. Ah, la petite vache !