Il y a des jours où le ronchon, il ne ronchonne pas. Il ne ronchonne plus. Et ce n’est pas qu’une question de fatigue. Ou de mal de tête résiduel. Ou de ras-le-bol. Non, il ne ronchonne plus parce qu’il est content. Et aujourd’hui, le ronchon, en sortant de son boulot, avec l’âme tranquille d’avoir bien rempli son devoir professionnel, est allé attendre le tram du retour sur le quai de la station Lauriers, à Lormont. Avec un peu de chance, celui de 13h35 serait à l’heure. Et ensuite, si tout allait bien, le ronchon serait chez lui pour 14 heures et il pourrait alors prendre son déjeuner, se doucher et penser à autre chose.

Mais déjà, en arrivant en queue de quai, alors que le ronchon préfère monter en tête, il a aperçu des gamins et une femme assis sur le banc, celui sur lequel le ronchon aime s’asseoir quand il doit attendre son tram. Vu comment les gamins, qui étaient trois, se comportaient, le ronchon a hésité à aller vers le bout du quai en s’asseyant sur le grand banc du milieu de station. Mais non, le ronchon avait certainement envie de ronchonner car il est allé exprès en tête de quai pour attendre, debout, après une longue matinée de travail bien chargé. En espérant que la dame ferait preuve d’un peu de civilité.

Que nenni ! Les gamins sautaient du banc, debout, sur le quai et ça ne plaisait pas au ronchon qui n’aime pas que les gens, surtout les jeunes, mettent leurs pieds là où normalement, lui, il pose ses fesses. Et même s’il fait beau. Et là, le ronchon aurait aimé que la dame, la maman des trois chieurs turbulents et hurleurs, leur dise d’arrêter de sauter, de faire du bruit et de laisser la place au vieux monsieur qui attendait. Vieux monsieur, le ronchon ? Va te faire foutre, connasse ! Tu t’es pas regardée, toi, avec tes chiards mal élevés ! Non mais sans blague, il aurait plus manqué que ça.

Sauf que, le hasard fait bien les choses car un des gamins, le plus jeune, est tombé du banc au lieu de sauter normalement et il a eu malheureusement plus peur que mal car il a pleuré sous le choc mais pas sous la douleur, hélas ! En tout cas, ça les a calmés pendant quelques secondes. Pas au niveau du bruit. Juste au niveau des mouvements et des gesticulations. Et la mère, au lieu de leur dire, c’est bien fait, vous n’avez pas à sauter du banc, elle a consolé celui qui pleurait en le regardant avec les yeux plein d’amour. Le ronchon, n’a pas compris. Il aurait aimé que le gamin ait du sang qui coule. Histoire de calmer les trois, pour de bon.

Du coup, l’aîné, s’ennuyant, au bout de trente secondes de calme, alors que le tram était annoncé « proche », s’approchait du bord du quai et faisait semblant de perdre l’équilibre. En hurlant que « même pas peur », son frère cadet de l’encourager « t’es pas cap », la mère de lui dire presque gentiment « pas au bord du quai, s’il te plaît » et le dernier, de rire bêtement alors qu’il pleurait il y a encore deux minutes. Le ronchon aurait aimé que l’aîné tombe sur le quai au moment où le tram serait arrivé. Non. Ce n’est pas bien. Il  n’aurait pas aimé ça. Sinon, ça aurait perturbé le trafic pour trop longtemps et le ronchon, il préférait rentrer chez lui. Mais ça lui a arraché un sourire, de penser à ça.