Je suppose qu’elle veut être la première, madame Vamp de l’Est avec sa jupe à motifs dépareillés de son chemiser lui-même dépareillé de son foulard et lui-même de ses collants (des collants en plein été ?) et eux-mêmes de son épilation jamais faite pas même sur le visage. Et je ne parle pas de ses chaussures. Le parfait déguisement de la pauvre vieille bougresse à qui on donnerait bien mais c’est systématique et tellement mis en scène que non, je ne lui donne pas. Jamais.

Elle est arrivée avant 7h45 car c’est le moment où j’ai jeté un œil dehors et la boulangerie où l’on fait des câlins n’était toujours pas ouverte. Normal, le dimanche, elle n’ouvre ses portes qu’à 8 heures pétantes. Mais elle, madame Vamp de l’Est, elle était déjà assise et elle attendait. Pourquoi venir faire des heures supplémentaires quand on fait la manche, dites-moi ? Vu qu’il n’y a quasiment personne qui se promène dans le coin avant l’ouverture de la boulangerie, hormis les noctambules traînards qui s’en moquent comme de leur première cuite…

En tout cas, elle avait la priorité, madame Vamp de l’Est vu qu’elle est arrivée avant tout le monde, avant les clients, je veux dire. Et avant ses éventuels consœurs et confrères. Car on ne le sait pas bien mais c’est un peu une mafia, ce milieu de la mendicité. C’est comme pour les putes. Chaque vieille femme habillée de façon pauvre a son périmètre et aucune autre n’est autorisée à venir empiéter sur son territoire. Idem pour les mecs qui arpentent telle ou telle rue. Ils n’aiment pas la concurrence.

Ils ne sont pas comme les magasins franchisés qui sont légion au mètre linéaire des rues commerçantes, eux, la concurrence, ils s’en moquent. Ils s’en moquent tellement qu’on dirait même qu’ils font exprès de tous se ressembler. Remarquez, celles et ceux qui font la manche de façon organisée, c’est la même chose. C’est comme des franchisés. La vitrine en moins. Et les réunions au siège en moins. Vous imaginez, s’ils devaient se retrouver dans des congrès nationaux annuels ?

Alors moi, madame Vamp de l’Est, si j’en avais eu le courage, je serais descendu et quand elle m’aurait dit « bonyouou monchieueueu » d’un ton plaintif, je lui aurais répondu, d’un air triste et navré « désolé mais comme ce n’est pas ouvert, la boulangerie, je ne peux pas vous donner de monnaie, chaque chose en son temps car tout vient à point nommé à qui sait attendre… » Et là, je suis sûr qu’elle n’aurait pas été d’accord avec moi. C’est dommage car je suis sûr que j’avais raison, sur ce point-là.